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SCENE FATALE
Une nouvelle de ScienceFiction de Thierry LEGAGNEUR |
P
aul, silencieux, regardait au travers des vitres latérales les grandes tours d'acier. Elles semblaient rivaliser de hauteur, voulant gagner, dans leur course verticale, la voûte céleste poudrée d'étoiles.
Paul n'osait détourner la tête du décor extérieur. Son véhicule particulier le ramenait sans heurt vers les quartiers résidentiels où il avait son domicile. Seul troublait le silence, le ronron régulier du moteur à fission lente.
Précilia, elle aussi était silencieuse. Ce qui, pour elle, était fort inhabituel.
Paul sentait la tension s'accroître entre eux. L'habitacle se chargeant irrémédiablement en électricité statique, l'air, au fur et à mesure que le véhicule avalait les kilomètres, en était devenu presque palpable. Bientôt, il le savait, le point de rupture serait atteint. L'orage éclaterait alors, et la foudre s'abattrait sur lui, déchargeant brusquement son énergie patiemment accumulée. Bientôt, c'était fatal. Pourtant il n'avait aucune intention de déclencher luimême la catastrophe. Aussi restaitil silencieux et immobile, respirant le plus calmement possible afin de ne pas perturber, par son souffle, l'air ambiant. Dehors, les tours rapetissaient régulièrement tandis qu'il s'approchait de chez lui.
Qu'estce qu'elle a de plus que moi?
Ca y est, la question était lancée. Précilia n'avait pu se contenir plus longtemps.
Elle est plus jeune, c'est ça?
Et forcément, elle connaissait la réponse! A quoi bon tenter de démentir. Cela ne ferait qu'envenimer les choses. Elle n'attendait que ça pour faire une de ses scènes à n'en plus finir. Non, Paul était résolu à ne pas entrer dans son jeu. Se taire, il devait se taire quoi qu'il arrive. Car sinon... Mais de toute façon, il savait qu'il n'avait aucune chance, qu'il partait perdant. Elle était beaucoup plus forte que lui à ce jeu là.
Je sais que tu l'as vue cette après midi! Allez, avoue! Tu l'as vue hein?
Le ton avait monté d'une octave. L'interrogatoire se faisait de plus en plus pressant. Combien restaitil de temps avant le parking?
J'ai téléphoné à ton bureau. On m'a dit que tu étais sorti. Tu avais rendezvous avec elle? Non, ne dit rien. Je sais tout! Elle est sans doute beaucoup mieux que moi, continuait Précilia sans prendre la peine de respirer. Tu n'es qu'un salaud! Un menteur! Comment aije pu croire à tous tes beaux discours? Ordure! Tu n'es qu'une sale petite ordure! Espèce de...
Maintenant elle frôlait l'hystérie.
Je n'aurais jamais du te faire confiance. « Pour toujours! ». Tu disais: « Pour toujours », et maintenant...
Le ton était redescendu sensiblement. La voix, presque douce, Précilia poursuivait:
... Je suis vieille maintenant. Tu as sans doute raison de m'abandonner pour une autre. Je ne te mérite pas.
Ca y est, à présent elle faisait son numéro pathétique. Bientôt elle allait se mettre à sangloter en silence. Presque en silence en fait, émettant juste assez de soupirs et de reniflements pour le faire craquer. Ca marchait à tous les coups! Elle le savait aussi bien que lui. Pourtant, cette fois ci, il ne céderait pas au chantage. Sa décision était prise.
Le véhicule approchait du parking tandis que Précilia pleurnichait dans son coin. Paul reconnaissait les immeubles de marbre et de verre. Les immeubles de son quartier.
C'est vrai, je vais te quitter, ditil calmement entre deux sanglots.
Précilia hoqueta de surprise, manquant presque de s'étrangler tant la décision de Paul la prenait, quoi qu'elle dise, en fait au dépourvu.
Un silence malsain plana un instant dans l'habitacle. Heureusement le véhicule s'engageait sur la rampe du parking, s'enfonçant vers les niveaux inférieurs. Vers la délivrance.
Paul se sentait mieux maintenant. Peut être un peu lâche, mais beaucoup mieux.
Les projecteurs de l'automobile balayaient les colonnes de soutènement du troisième niveau, cherchant un instant la place réservée. Puis le véhicule entama une large courbe fluide dans le parking désert et vint s'arrêter en douceur en plein centre de l'emplacement trouvé. Le ronron cessa. Précilia, encore sous le choc, restait muette. Les projecteurs s'éteignirent. La porte, à droite de Paul, s'ouvrit dans un léger chuintement.
Paul attendit à peine et sortit du véhicule immobile. Il fit quelques pas, puis jeta un coup d'oeil en arrière. La porte s'était refermée en silence. Les vitres fumées ne laissaient rien voir de l'intérieur de l'habitacle. La peinture noire miroitait sous un tube fluorescent, dessinant les courbes racées de la carrosserie comme au sortir de l'usine. C'était encore une très belle voiture, pensatil machinalement. Et il s'éloigna d'un bon pas vers l'ascenseur dans l'écho répété de ses semelles de cuir sur le béton lisse.
L'éclairage froid dessinait de grandes ombres sur le sol gris, coupant ça et là d'une tache noire le réseau de lignes jaunes ou rouges marquant les emplacements, ou le cheminement pour y accéder. Peu de véhicules stationnaient à ce niveau réservé aux appartements de standing.
Paul n'était plus qu'à quelques mètres de l'ascenseur lorsque des phares s'allumèrent dans son dos. Un peu surpris, il se retourna. Les phares fonçaient sur lui comme deux projectiles aveuglants.
Précilia, NON! eutil juste le temps de crier avant que le parechoc ne lui brise les jambes et que sa tête heurte le parebrise.
Maintenant il gisait sur le béton gris, les jambes pliées en un angle étrange, la joue gauche contre le sol froid, les yeux tournés vers le véhicule noir qui tranquillement reprenait sa place en ronronnant.
Le moteur s'arrêta. Les phares s'éteignirent. Une dernière larme coula d'un oeil déjà mort.
Inspecteur Ryan! Nous avons trouvé le véhicule, lança le policier en uniforme.
Bien, répondit l'homme accroupi près du cadavre. Vous avez le nom du propriétaire?
Silvani s'en occupe. Qu'estce qu'on fait du vigile?
Prenez ses coordonnées et diteslui de partir. Je le verrai plus tard. Oh! Sergent. A quelle heure atil trouvé le corps? demanda l'inspecteur en civil.
0h47, il faisait sa ronde. Il nous à appelé dans les cinq minutes, j'ai vérifié.
Et que dit le légiste? questionna Ryan toujours penché sur le corps.
Décès entre 23h30 et 0h15 probablement dû à une rupture des cervicales. Il nous préviendra dès qu'il aura arrêté son diagnostic, répondit le policier.
Bien, bien... Voyons voir ce que ce monsieur a dans les poches, marmonna Ryan oubliant le policier à ses côtés.
L'inspecteur écarta délicatement les pans de la veste du mort. Il nota au passage la qualité du tissu et de la coupe, en concluant que le type avait des goûts de luxe, et des revenus pour les assouvir. Puis il retira d'une des poches intérieures un portefeuille, d'où il extirpa avec précaution cinq cartes de crédit, ainsi qu'une carte d'identité. Le tout au nom de Paul Delrue. Ceci ajouté au fait qu'une montre de valeur était toujours au poignet du mort, semblait indiquer que le vol n'était pas le mobile du meurtre. Un simple accident étant exclu, Ryan estima que l'affaire ne serait pas facile. Mais facile ou pas, c'était son métier. Le seul qu'il sût faire, et bien faire d'ailleurs.
Un étui à cigarettes et un briquet en or ne firent que confirmer ce qu'il pensait déjà. Il n'y avait rien d'autre dans les poches de leur client.
Vous pouvez enlever le corps, lança Ryan en se relevant en direction des deux brancardiers attendant en retrait dans l'ombre d'un pilier de béton.
Les deux hommes s'exécutèrent sans tarder.
Paul Delrue, Gotham City, 42ème avenue, résidence Ambassador, appartement 413, lut l'inspecteur sur le rectangle de plastique de la carte d'identité. C'est juste audessus. Sergent! Envoyez deux de vos hommes voir s'il n'y a pas là haut une madame Delrue, demandatil au policier à quelques pas de lui.
Oui inspecteur, répondit celuici en s'éloignant vers un groupe d'hommes en uniforme, éclairés régulièrement par les lumières tournoyantes des gyrophares.
Inspecteur Ryan! Le véhicule est enregistré au nom de Paul Delrue, annonça fièrement un jeune policier arrivant d'une démarche athlétique sur les lieux du crime.
Tiens, tiens!
Ryan, qui avait tout au long de sa vie eu des problèmes d'embonpoint, était un peu jaloux de la taille svelte et bien proportionnée de ce jeune flic. Mais après tout, il avait passé l'age de jouer les coquettes! Un peu de brioche et le crane dégarni étaient les charmes de la cinquantaine.
Allons donc voir un peu cette voiture, ditil à l'agent Silvani qui n'avait cessé de sourire depuis sa découverte.
Il se prend déjà pour Sherlock Holmes, pensa Ryan en souriant lui aussi.
Excepté les voitures de polices, clignotant comme des arbres de noël, il n'y avait qu'une dizaine de véhicules garés à ce niveau.
Ryan suivait l'agent Silvani vers une somptueuse voiture noire un peu à l'écart des autres. Plus il approchait, moins l'inspecteur ne pouvait détacher son regard de la ligne, tout en finesse, dont les formes, à peine dévoilées par l'éclairage du parking, rappelaient celles des fabuleux bolides du siècle précédant. Le peu de voitures de sport existant encore, ne roulaient plus désormais que sur des pistes privées, loin du trafic et des regards pleins de convoitise. Aujourd'hui les véhicules ressemblaient tous à des cocons, à de grosses bulles fonctionnelles. Ils étaient automatisés, ne laissant plus aux Hommes la liberté de risquer leur vie, si fragile, pour quelques moments de sensations fortes. Les voitures ne faisaient plus rêver le commun des mortels. Du moins en théorie.
Ryan se demandait si celleci n'était pas un de ces modèles manuels non autorisés sur les réseaux de circulation publics. Un instant il se surprit même à rêver d'être au volant du bolide noire, sentant avec un plaisir étrange la puissance du moteur ronflant sous son pied, entendant le crissement sauvage des pneus arrachant le bitume au moment où il écrasait l'accélérateur. Il avait cru avoir oublié ces sensations d'ivresse et de puissance, de liberté, qu'il avait connues dans le passé, il y avait si longtemps. Avant que ces véhicules ne soient prohibés. Il se sentait même un peu embarrassé en se rendant compte que ses envies, loin d'être exorcisées, ne demandaient qu'à ressurgir à tout moment. Comme un alcoolique repenti craignant de replonger à la vue de la moindre bouteille, Ryan se rendait compte qu'il suffisait d'un rien pour que lui, inspecteur de police censé être le garant de l'application des lois, ne commette un délit. Il suffisait d'une carrosserie aux courbes un peu subjectives pour exalter ses désirs refoulés. Ses désirs de sentir le volant et le levier de vitesse entre ses doigts, l'accélérateur sous son pied. Son désir de posséder et de maîtriser la machine. Le désir de conduire quoi! Il ne se considérait pas pourtant comme un dépravé, un marginal, loin de là. Alors, si lui était tenté par le démon automobile, il imaginait sans peine que bien d'autres que lui pouvaient céder à la tentation du métal. Dans la mesure du moins où ils avaient les moyens de s'offrir l'objet du péché. Les voitures de ce type ne courraient pas les rues et devaient coûter une petite fortune. Ce Paul Delrue avaitil les moyens de s'offrir un tel luxe?
Il réalisa à peine avec quelle souplesse son esprit avait virevolté, rattrapant après un instant d'égarement le fil de son enquête. Il était tout près maintenant du véhicule, arme du crime. La peinture, lustrée comme un sou neuf, reflétait sa silhouette bedonnante, arrondissant en les caricaturant à l'extrême ses formes normalement replètes. Un instant il avait eu envie de caresser la carrosserie, mais le reflet déformé de son image l'en dissuada. Ce n'était pas une voiture pour lui.
C'est une Nirvana 44, dit Silvani sur le ton de la confidence. Modèle numéroté, série limitée à cent exemplaires.
Ah bon! lâcha malgré lui Ryan, surpris par les connaissances du jeune policier.
Un point pour lui, pensa l'inspecteur. Puis brusquement il réalisa que ces nouvelles informations ne collaient pas avec son ébauche de théorie. La Nirvana était une voiture de prestige, imitant certes ses ancêtres sportives, elle était toutefois parfaitement conforme à la législation. Les Nirvana modèle 44 étaient entièrement automatisées! Il était impossible de provoquer le moindre accrochage et encore moins d'écraser un piéton! A moins d'une défaillance du pilote automatique. Et dans ce cas, ce ne pouvait être un meurtre, mais un accident. Pourtant, si tel avait été le cas, les systèmes de surveillance, parfaitement indépendants, auraient déclenché l'alerte, appelé des secours. Et la police aurait été informée autrement et bien plus rapidement qu'avec l'intervention du vigile. Quelque chose clochait dans son raisonnement.
Ryan faisait le tour du véhicule, inspectant méticuleusement le moindre détail tout en réfléchissant au problème, lorsqu'il vit une tache sur le haut du parebrise par ailleurs impeccable.
Silvani, remarquant le manège de son supérieur, répondit avant que celuici ne formula sa question:
Le labo est déjà passé. C'est bien du sang. O positif, comme celui de notre client.
Bien, bien...
Ryan était de plus en plus étonné par les compétences du jeune policier. Lui qui pensait être capable de juger une personne du premier coup d'oeil! Silvani cachait bien son jeu.
Empreintes? demanda l'inspecteur.
A l'extérieur de la voiture, aucune. Elle est récemment passée au lavage. Quant à l'intérieur, ils n'ont trouvé que celles de Delrue. Au fait, les gars du labo ont dû forcer une portière, l'ordinateur de bord leur refusait l'accès.
Ah! Rien d'autre?
Rien pour le moment.
Bien, bien... Heu! Silvani?
Oui inspecteur!
Allez donc enquêter un peu sur ce monsieur Delrue. Ses revenus, ses habitudes, ses relations... le grand jeu quoi!
Oui inspecteur Ryan, répondit prestement le jeune policier, visiblement enchanté de cette responsabilité inattendue.
Allons voir l'intérieur de cette voiture, marmonna Ryan entre ses dents tout en écartant d'une main la portière restée entrouverte.
A peine s'étaitil installé sur le siège en cuir véritable, qu'une voix gronda dans l'habitacle:
INTRUSION! Vous venez d'enter par effraction dans ce qui est considéré par la loi de cet état comme une propriété privée. La police est prévenue. Sachez que cet acte répréhensible est puni d'emprisonnement. Déclinez vos nom et qualité.
Tiens donc! lâcha l'homme surpris. Romuald Ryan, inspecteur de police, réponditil, un peu mal à l'aise, à la machine.
L'agent Silvani, après avoir demandé à ses collègues où se trouvait l'inspecteur et s'être entendu répondre: « Dans la voiture », revenait au pas de gymnastique vers la Nirvana.
Un peu plus d'une heure avait passé. Silvani, un petit sourire aux lèvres, était fier des résultats de son enquête. Qui ne l'aurait été à sa place? En une heure il avait démasqué la meurtrière! Il ne restait plus qu'à demander un mandat, et... L'inspecteur Ryan sortit juste à ce moment de la voiture.
Ah Silvani! Vous pouvez reprendre vos occupations. L'enquête est close, lança l'inspecteur visiblement ravi.
Le sourire s'effaça des lèvres du jeune policier stoppé net dans son élan.
Mais... com... comment? bafouillatil.
C'est la voiture... la voiture qui l'a tué, répondit Ryan.
Nous le savons depuis le début que c'est la voiture! s'exclama Silvani ne comprenant pas où voulait en venir son supérieur.
Je veux dire que c'est la voiture qui a décidé et exécuté le meurtre. La meurtrière quoi!
C'est impossible. Les systèmes...
... ont été tripatouillés par Delrue. L'ingénieur informaticien Paul Delrue.
Qui vous a dit qu'il était informaticien?
La voiture! Enfin, l'ordinateur de bord. Il a réponse à tout, répondit Ryan en souriant. Il suffit de lui poser les bonnes questions.
C'était une farce. Un coup monté. On voulait le mener en bateau. Il avait failli marcher mais... l'inspecteur Ryan n'avait pas la tête d'un farceur, et ne semblait pas vouloir plaisanter. Silvani ne comprenait plus rien. C'était Précilia qui avait tué Delrue! Une histoire de jalousie. Un crime passionnel comme il en existe à la pelle. Les coups de fils répétés au bureau, les scènes à n'en plus finir au téléphone. Les employés de Delrue pouvaient témoigner par dizaine que ça n'allait pas fort dans le couple. D'ailleurs un des associés n'avaitil pas dit qu'il avait entendu Delrue annoncer qu'il allait rompre avec elle, quelques heures seulement avant l'assassinat? C'était elle, Silvani en était persuadé. Elle avait un mobile, l'opportunité et... l'arme sous la main.
Mais, ce ne peut être que Précilia! ditil tristement, ne comprenant pas où il avait pu commettre une erreur.
Oui! Précilia, c'est le nom qu'il a donné à sa voiture. Il a personnalisé le véhicule dans tous les sens du terme, allant jusqu'à lui donner du caractère. Un peu trop de caractère peut être!
Ca y est! Les morceaux du puzzle se mettaient en place dans le cerveau du jeune policier. Précilia n'était pas une personne mais la voiture. Tout concordait maintenant. En y réfléchissant, aucun des témoins ne lui avait dit, durant sa rapide enquête téléphonique, qu'il avait rencontré une femme se nommant Précilia. Chacun d'eux n'avait entendu qu'une voix au téléphone. Une voix féminine qui ne pouvait fort bien n'être que synthétique. Paul Delrue était un homme très secret. Peut être n'avaitil voulu que changer de voiture, et celle qu'il possédait déjà l'avait mal pris! Jalousie automobile, c'était vraiment une voiture de caractère.
Mais comment avezvous trouvé? demanda Silvani vraiment intrigué.
Oh! Elle m'a fait une réflexion sur la couleur de ma cravate. J'ai trouvé ça bizarre venant d'une automobile.
Les deux hommes se regardèrent et rirent de bon coeur.
Août 1994
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