Nouvelles Dimensions

Gros Horloge (Rouen)

LE DECLIC DE L'HORLOGE


Une nouvelle de Science­Fiction
de Thierry LEGAGNEUR

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Chapitre I

C
lic, tac... Clic, tac... Clic, tac... L'énorme horloge antique égrenait les secondes bruyamment. Son mécanisme fonctionnait depuis des siècles, entraînant les aiguilles dans leur valse perpétuelle et saccadée.
Beaucoup plus bas, sur le sol, grouillait une foule bigarrée où chaque individu ne semblait être qu'un minuscule insecte sans importance lancé sur une trajectoire aléatoire. Il fallait descendre un peu pour s'apercevoir qu'il s'agissait bien d'humains, et davantage encore pour différencier les hommes des femmes, les adultes des enfants.
A ce niveau la foule était bruyante. Beaucoup plus bruyante que le mécanisme de l'horloge dont le clic­tac se perdait dans le vacarme général.
­ SUIVANT, lança d'une voix autoritaire le douanier en uniforme.
Un homme aux longs cheveux blancs avança jusqu'au guichet de contrôle, une carte magnétique à la main.
­ Passeport, demanda le préposé en tendant le bras.
­ Voici, dit le vieil homme en donnant sa carte, qui déjà disparaissait dans la fente d'une machine.
­ Destination?
­ Poitiers.
­ Date?
Le douanier posait maintenant les questions sans quitter des yeux l'écran où s'affichaient les données qu'il saisissait d'une main experte.
­ 25 octobre 793, répondit l'homme.
­ Motif du voyage?
­ Commerce.
­ Bien, vous devez vous présenter au contrôle de fret. Vous connaissez les restrictions pour votre destination? demanda le douanier en levant un instant les yeux vers son interlocuteur.
­ Oui, oui, bien sûr.
­ Vous voyagez seul?
­ Non, un jeune commis m'accompagne. Je tente de lui apprendre le métier. Pas facile.
­ Vous avez ses papiers?
­ Non, il est mineur. Mais j'ai une dérogation du centre CHRONOS. Il voyage sous ma responsabilité, comme précisé sur mon pass... crût­il bon d'ajouter.
Le douanier le regarda d'un oeil sombre, ce qui se traduisait dans le code de la profession par: « Grand père, tu ne vas tout de même pas m'apprendre mon boulot, non! »
Mais le vieil homme se rattrapa habilement en ajoutant doucement:
­ Mais vous l'avez certainement remarqué!
Le regard se radoucit sensiblement, jaugeant le client.
­ O.K., 12ème réseau, conclut­il après quelques instants. SUIVANT!
Le vieil homme s'éloignait déjà du guichet sans même jeter un oeil au douanier occupé par ailleurs à questionner un nouveau voyageur.
12ème réseau, il ne se rappelait pas être déjà passé par celui là. Mais qu'importe, il s'agissait maintenant de récupérer ses articles et de les soumettre au contrôle.
Mais où était donc passé ce sacré gosse? Il lui avait pourtant dit de ne pas s'éloigner! C'était à chaque fois pareil, pouvait pas tenir en place plus de trois minutes consécutives, quel gamin impossible, jamais ferait l'affaire, pas assez sérieux, toujours dans la lune, mais où était­il bon sang? Le vieil homme était maintenant planté au milieu de la foule comme un phare au milieu de l'océan et tentait, en se hissant sur la pointe des pieds, de retrouver son jeune commis. Il avait presque achevé une rotation complète lorsqu'il l'entr'aperçut avant qu'il ne disparaisse derrière la bedaine imposante d'un touriste à la chemise bariolée.
Enfin, soupira­t­il, à la fois soulagé et excédé.
Se frayant un chemin dans la marée humaine, il parvînt, après quelques efforts, à rejoindre le jeune garçon qui heureusement ne semblait plus vouloir bouger. L'adolescent, comme un rocher solitaire à la fragilité trompeuse, émergeait, immobile, du mouvement général. Les courants humains, perturbés, ondulaient, s'enroulant et se déroulant autour de lui comme l'aurait fait un fluide entrant en turbulence dans une simulation d'aérodynamisme. Mais le jeune garçon ignorait visiblement le chaos qu'il engendrait. Quelque chose attirait son regard. Quelque chose de très haut qui l'obligeait à lever la tête exagérément en une position très inconfortable, et qui demandait toute son attention. Presque malgré lui, le vieil homme leva la tête lui aussi dans la même direction. Et ne voyant que le cadran rond, dont le clic­tac continuel ne parvenait même pas jusqu'à ses oreilles, il baissa les yeux pour s'assurer qu'ils regardaient bien tout deux la même chose. Pas de doute, son commis était en extase devant cette antiquité! Il haussa les épaules et secoua la tête. Que pouvait­il faire de lui, s'interrogea­t­il pour la dix millième fois?
­ Léo, tu viens! dit­il d'une voix résignée après s'être approché.
Le jeune garçon se retourna lentement, un sourire béat aux lèvres.
­ Elle marche, dit­il simplement, comme si cette constatation expliquait tout le reste.
­ N'oublie pas nos affaires, ajouta le vieil homme sans relever la remarque de l'adolescent. Puis il tourna les talons, prenant sa place dans le courant humain.
12ème réseau, se répéta­t­il en levant les yeux un instant vers le grand écran circulaire qui ceinturait le hall de la gare. C'est par là!
Le jeune garçon prit le sac couché à ses pieds et se lança dans le sillage laissé par la crinière blanche.
Elle marche! pensa­t­il l'esprit en ébullition.

Chapitre II

U
n énorme 12 en verre jetait des éclats de lumière scintillante à qui osait lever le regard dans sa direction.
La queue n'était pas très longue, une demi­douzaine de personnes, pas plus. Le vieil homme estima mentalement le temps d'attente: 30­35 minutes. C'était bien la première fois depuis une éternité qu'il descendrait en dessous des 50 minutes. Le 12ème réseau n'était décidément pas si mal! Il se planta derrière l'individu en imperméable gris qui fermait temporairement la queue. Quelques instants plus tard le jeune commis s'arrêtait à son tour, prolongeant la file d'attente d'une nouvelle unité. Le vieil homme ne se retourna pas à son arrivée. Il la devina avec une certaine satisfaction, percevant le bruit mou du sac lorsqu'il toucha le sol synthétique.
En un éclair il se souvint de sa propre jeunesse: lorsque c'était lui, le commis suivant docilement, comme un bon toutou, son maître rétro­marchand. Bien loin tout ça! Plus de soixante ans déjà. C'était une autre époque alors, une autre crise économique aussi. En y réfléchissant, il se demandait si ce n'était pas la même en fait. La même crise se prolongeant de décennies en décennies. Tantôt discrète, donnant l'illusion que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, puis brutalement, déchaînée, sauvage et destructrice, anéantissant rêves et espoirs, ne laissant à leur place que désolations, lamentations, peines et souffrances. Pour lui, le futur paraissait doré alors. Un grand marché venait de s'ouvrir au commerce. Un marché aux perspectives énormes. Un marché ouvert et inépuisable. « LE PASSE? UN MARCHE D'AVENIR! » comme disait le slogan. Il y avait cru, lui aussi, comme d'autres. Comme beaucoup trop d'autres en fait. Car qui, mieux que l'avenir, pouvait saturer le passé?
Au tout début bien sûr, les hordes de rétro­marchands ­ ils aimaient se nommer ainsi ­ s'étaient ruées sur les époques les plus rentables: « les sociétés de consommations » comme on les appelait avant. Ils inondèrent les marchés de produits de haute technologie. Brisant les monopoles, cassant les prix, créant leurs propres sociétés paravents pour mieux s'infiltrer et conquérir, tout en restant dans l'ombre. Car la première règle de la profession, c'était de passer inaperçu, et les rétro­marchands étaient devenus les maîtres incontestés du camouflage social.
Ils étaient si efficaces, qu'ils ne tardèrent pas à saturer le XXIème puis le XXème siècle. A peine dix ans suffirent en fait. Une décennie de pain blanc, puis... les cinquante années qui suivirent furent une lente dégringolade le long du fil de l'Histoire. Les rétro­marchands firent faillite les uns après les autres, jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une poignée de vieillards têtus voyageant toujours plus loin vers les origines de l'humanité. Quel gâchis!
Le vieil homme avait traversé les époques à rebours. Des sociétés industrielles à la Renaissance. Puis il avait plongé dans le Moyen Age, et son avenir s'assombrissait au fur et à mesure qu'il sombrait dans les replis obscurs de l'Histoire. Mais que pouvait­il y faire? C'était son métier! Sa vie! Et il était si vieux maintenant. Il sentait le poids des siècles peser sur ses épaules.
Bientôt il devrait se retirer. Prendre sa retraite. Il n'avait plus l'âge de l'aventure. Non, plus l'âge de vagabonder sur les sentiers incertains du passé. Les risques devenaient beaucoup trop grands.
Au début il suffisait de prendre le calendrier des événements historiques pour éviter les guerres, les révoltes, les épidémies. Mais plus il pénétrait profondément aux sources de l'Histoire, plus les dates devenaient approximatives. Il n'était pas rare, maintenant qu'il était entré dans le premier millénaire, de constater un décalage de plusieurs années, entre un événement, et la trace qu'il avait laissée dans les livres d'Histoire. Comment dans ces conditions choisir avec précision des coordonnées spatio­temporelles afin d'éviter de tomber en plein milieu d'une ville assiégée, lorsque famines et maladies déciment la population? Comment échapper aux massacres engendrés par les guerres de religion, ou ­ fait plus rare mais qu'il ne fallait pas négliger pour autant ­ à un raz­de­marée sur une ville côtière du pacifique, à un tremblement de terre près d'une faille continentale ou, à l'éruption d'un volcan un peu trop coléreux? Tous ces événements, qui par ailleurs attiraient quelques touristes temporels assoiffés d'émotions fortes, étaient soigneusement évités par les rétro­marchands qui leur préféraient les périodes plus calmes et moins risquées, propices au commerce. Mais comment trouver sans coup férir de telles périodes lorsqu'on s'aventurait si loin dans le passé? Il existait si peu de documents dignes de foi remontant jusque là.
En y réfléchissant, le vieil homme s'apercevait qu'il n'avait aucune méthode scientifique pour cela. Il faisait confiance à son intuition. Et jusqu'à présent, celle­ci ne l'avait pas trahi! Ses petites escapades au coeur du temps, même si elles n'étaient guère lucratives, ne l'avaient pas entraîné sur des chemins trop périlleux. Pourtant cette fois ci, il avait comme un mauvais pressentiment. Quelque chose d'indéfinissable semblait lié à ce voyage. Et il n'aimait pas ça.

Chapitre III

E
lle marche! ne cessait de se répéter le jeune Léo n'y croyant toujours pas. Comment un mécanisme aussi primitif pouvait­il donner l'heure exacte depuis si longtemps? Cela dépassait son entendement, mais l'émerveillait surtout.
Il essayait d'imaginer la valse des engrenages, démultipliant à l'infini le mouvement angulaire créé par le petit moteur. Clic­tac, les dents se croisaient, transférant le mouvement d'un axe sur l'autre. Clic­tac, le mouvement comprimait ce ressort qui, accumulant suffisamment d'énergie, poussait ce levier dont l'extrémité en forme de crochet finissait par basculer de l'autre côté d'une arête aiguë, ramenant au retour de la came cette dent dont le pignon entraînait l'axe de l'aiguille des secondes. Un cran, clic, une seconde. Un cran, tac, une autre. Le pignon des secondes attaquait à son tour d'autres pignons, démultipliant et démultipliant encore le mouvement pour enfin entraîner l'aiguille des minutes. Puis à son tour le pignon des minutes, démultiplié, transférait son mouvement imperceptible à celui des heures. Et les aiguilles tournaient sans fin, chacune à son propre rythme, sur le cadran chiffré des jours et des nuits, transformant dans leur ronde le futur en présent, le présent en passé.
Le vieux livre de mécanique n'avait pas menti. Léo avait oublié les formules qu'il contenait, mais les grands principes de transformation, d'accumulation et de transfert d'énergie s'étaient gravés profondément dans son cerveau. Maintenant qu'il avait vu l'horloge, la lumière s'était faite en lui. Il comprenait ce qu'avant il n'aurait jamais osé imaginé.

Léo aimait les livres, les vrais livres de papier qu'il fallait extraire avec prudence de la poussière des étagères. Il aimait sentir leur poids rassurant dans ses mains. Il aimait sentir leur odeur lorsqu'il tournait les pages jaunies. Et, plus que tout, il aimait lire les textes oubliés qu'ils contenaient, s'attendant à chaque fois qu'il ouvrait un nouveau volume, à faire de fabuleuses découvertes. Pour lui, les visites qu'il faisait avec son Maître rétro­marchand dans les dédales souterrains de la bibliothèque centrale, ressemblaient à de fantastiques chasses au trésor. Il est vrai que les lieux avaient de quoi mettre dans l'ambiance. Rares étaient les hommes capables de s'orienter dans le labyrinthe mal éclairé des rayonnages poussiéreux croulant sous les piles de livres. Et plus rares encore étaient les hommes capables de trouver le volume recherché dans cet océan d'ouvrages, tant le classement ­ s'il y en avait un ­ défiait toute logique apparente. Pourtant certains le pouvaient. Et son maître en faisait partie.
Au début, Léo n'osait guère s'éloigner du vieil homme de peur de s'égarer et d'être condamné à errer jusqu'à la fin de ses jours dans la bibliothèque. Puis peu à peu, comme un chaton prenant de la hardiesse, son champ d'action s'élargit jusqu'à ce que finalement il soit capable de parcourir seul les étroites allées sans se perdre. Il passait alors de longues heures, solitaire, explorant de nouvelles sections de la bibliothèque, à la recherche de savoirs passés depuis longtemps oubliés. C'est ainsi qu'un jour il était tombé sur un traité d'horlogerie. Mais tout était resté pour lui très abstrait, du moins jusqu'à ce qu'il voie la grande horloge fonctionner. Et alors... clic­tac avait fait le mécanisme de la compréhension en s'ébranlant dans la tête du jeune garçon. Et il avait adoré ce bruit.

Chapitre IV

U
ne demi­heure avait passé. La queue, entité immuable, n'avait pas changé. Pourtant elle n'était plus tout à fait la même. Comme tout être vivant le temps la transformait, renouvelant perpétuellement ses éléments sans pour autant qu'elle ne perdit son identité.
Le vieil homme, suivit par son jeune commis, était maintenant tout près du guichet de contrôle. Il entendait, sans vraiment l'écouter, l'homme à l'imperméable présenter les objets qu'il comptait emporter avec lui quelque part vers le passé. Sans doute, à en juger par sa tenue, les années précédant de peu la deuxième guerre mondiale.
L'homme n'avait rien d'un marchand. Rien d'un touriste non plus! Le vieux rétro­marchand penchait plutôt pour un historien voulant éclaircir un point précis de cette époque troublée. Ou peut être un de ces généalogistes enquêtant pour le compte d'un notaire, sur la succession d'un riche industriel sans héritier direct. Chacun avait ses raisons de voyager dans le temps. Et tant que l'on n'enfreignait pas les règles!
En fait de règles, il n'en existait qu'une: Ne pas se faire remarquer.
Combien de voyageurs imprudents avaient, après avoir perturbé le cours du temps, disparu dans les remous de l'Histoire? Nul ne le savait vraiment, mais les anecdotes ne manquaient pas à ce sujet.
Une théorie courait parmi les rétro­marchands comme quoi le continuum, à l'image d'un organisme biologique, posséderait une sorte de système immunitaire. Quelque chose ­ mais personne ne savait vraiment quoi ­ jouerait les anticorps, éliminant sans autre forme de procès les voyageurs indélicats.
Le vieil homme ne savait s'il fallait ajouter foi à cette théorie. Mais les faits parlaient d'eux mêmes: Beaucoup n'étaient jamais revenus du passé, et l'Histoire, quant à elle, ne variait jamais d'un iota. La prudence restait donc de mise dans la confrérie des voyageurs temporels, et personne, à moins d'avoir des tendances suicidaires, n'osait enfreindre cette règle volontairement. Chacun prenait d'infinies précautions afin de ne laisser aucune trace de son passage sur les sentiers du temps. Pas trop difficile pour un simple observateur: Il suffisait de venir, de jeter un petit coup d'oeil, et de repartir, ni vu ni connu. Mais pour un marchand, c'était autre chose! Le principe même du négoce, le fait de déplacer des objets d'une époque dans une autre, ne pouvait que perturber le continuum.
En pratique pourtant on constatait une certaine tolérance du système immunitaire. Ce qui permettait aux rétro­marchands d'exercer leur profession sans trop de risques. Dans la mesure du moins où ils respectaient l'éthique. Ne­pas­emporter­d'objets­par­trop­anachroniques, était devenu un credo. Mais encore fallait­il connaître suffisamment l'Histoire pour pouvoir juger dudit « anachronisme ».
Un contrôle des douanes ­ peut être le seul accepté sans réticence par les voyageurs ­ pouvait palier cette défaillance: le contrôle de fret.
Ces trois derniers mots étaient d'ailleurs inscrits sur la poitrine de la jeune femme en uniforme qui venait, avec un sourire charmant, d'apostropher le vieil homme perdu dans ses pensées.
­ Monsieur! Votre nom s'il vous plaît?
­ Heu, oui? Excusez­moi! Mon nom est Linne. Théodore Linne.
­ Théodore Linne, rétro­marchand, compléta la jeune femme en lisant le passeport retransmis par le contrôle précédant. Vous partez pour le VIIIème siècle, coordonnées spatiales de Poitiers, France.
­ C'est exact, répondit le vieil homme.
­ Puis­je voir vos articles?
­ Oui, bien sûr. Léo! C'est mon commis. Il m'accompagne, expliqua­t­il pendant que l'adolescent hissait le sac sur le comptoir.
Le rétro­marchand apposa son pouce sur la fermeture du sac qui s'ouvrit instantanément sur toute sa longueur. Le vieil homme en extirpa diverses babioles sans importance, quelques pièces d'un beau velours pourpre, puis soigneusement enveloppée dans une toile cirée qu'il ôta prudemment, une grande épée étincelante à garde d'or.
­ Ouah! Quelle pierre magnifique! s'exclama la jeune femme en voyant l'émeraude enchâssée dans le pommeau de l'épée.
­ On regarde, mais on ne touche pas! prévint Linne gentiment tandis qu'elle faisait mine d'avancer la main.
Surprise, elle arrêta son geste et regarda le vieil homme un instant. Voyant qu'il était tout à fait sérieux, elle respecta sans discussion son désir. Car elle doutait que, possédant elle même une telle merveille, elle laissa quiconque y toucher.
En fait, comme le savait le rétro­marchand, la pierre était une imitation. Très réussie, mais une imitation quand même. Pourtant elle était précieuse en soi. Très précieuse même, puisqu'elle renfermait l'échantillonneur biologique déclenchant la procédure d'identification génétique du porteur de l'arme.
L'épée n'était pas une arme ordinaire, ni une pièce de collection d'ailleurs. C'était un générateur de champs de forces capable de disloquer la structure atomique. Un pourfendeur de matière quoi!
Rien ne pouvait résister à cette arme de très haute technologie. La chair, les os, le bois, la roche, tout comme l'acier le plus dur, n'offraient pas plus de résistance au tranchant de cette lame, qu'une motte de beurre devant un fer chauffé à blanc. C'était une arme exceptionnelle pour un homme d'exception. Pour un seul homme, car l'épée ne fonctionnait vraiment que dans les mains de son possesseur légitime.
Il suffisait qu'un homme dépose une goutte de son sang ­ ou d'un tout autre liquide de son corps ­ sur l'émeraude, pour que l'arme lui appartienne définitivement. Une nouvelle goutte et, tant que l'homme tenait l'épée en main, le générateur de champs écartait tout atome qu'il rencontrait sur son passage, rendant ainsi la lame plus tranchante que le plus puissant des lasers. Mais tout cela, Linne se garda bien de le préciser. Les gens du contrôle étaient si pointilleux quelquefois!
­ C'est un vrai trésor, dit la jeune femme, rêveuse.
­ Oui, c'est une arme unique, digne d'un roi, ajouta Linne se méprenant sur le sujet. Le seigneur de Poitiers me l'a commandée lors de mon précédent voyage. J'ai dans l'idée qu'il a quelque faveur à demander à son suzerain. Charlemagne je crois!
­ C'est vraiment une pièce magnifique... Heu... Rien d'autre? demanda­t­elle lorsqu'elle fut enfin capable de détourner son regard de l'émeraude.
­ Non, c'est tout.
­ Bien. Je ne vois aucun problème particulier. Si ce n'est peut être...
Tout en parlant elle s'était tournée vers le jeune Léo qui, maintenant qu'il focalisait toutes les attentions, n'osait bouger un cil.
... la couleur de ses cheveux!
­ Ah! laissa échapper le vieil homme dans un soupir. Je n'avais pas fait attention à ce détail. Mais c'est vrai que les cheveux bleus devaient être plutôt rares au Moyen Age. Léo! Tu sais ce qu'il te reste à faire? lança­t­il d'une voix autoritaire.
­ Oui Maître, répondit l'intéressé en contemplant la pointe de ses chaussures.
­ Bien. Ce détail réglé, vous pouvez partir sans crainte, conclua­t­elle après une courte pause. Je vous souhaite un bon voyage.
­ Merci beaucoup mademoiselle. Elle était décidément charmante, pour une employée des douanes.
Linne enveloppa l'épée avec soin, et rangea tous les articles dans le sac avant de s'éloigner, non sans avoir lancé un dernier au revoir vers le guichet de contrôle. Un nouveau voyageur avait déjà pris sa place.
­ Tu as une heure pour retrouver ta couleur d'origine, dit­il au garçon qui marchait à ses côtés. Moi je m'occupe des dernières formalités. Tu me rejoindras en bout de réseau. Et ne traîne pas en route! eut­il le temps d'ajouter avant que l'adolescent ne disparaisse dans la foule.
Sacré gosse, marmonna­t­il entre ses dents.

Chapitre V

L
a grande aiguille de l'horloge n'avait pas achevé son tour complet, que Léo revenait vers le 12ème réseau.
Il avait mis si longtemps à trouver la nuance exacte de bleu désiré, qu'il avait été un peu triste en voyant le colorant disparaître, lentement absorbé par le catalyseur dont­il s'était abondamment aspergé la tête.
Rinçage, séchage, ne prirent que quelques minutes. Un gamin boudeur à la tignasse brune le dévisageait maintenant. Il haussa les épaules et s'éloigna du miroir.
Au retour j'essayerai en vert, se promit­il en sortant des toilettes de la gare. Un vert émeraude, comme la pierre de l'épée. Cette idée le ravit. Si bien que c'est le sourire aux lèvres qu'il retrouva Maître Linne.
­ Ah, c'est toi! s'exclama le rétro­marchand en reconnaissant son jeune commis. C'est bien mieux ainsi, plus... naturel comme couleur. Mais ne perdons pas de temps. Ne faisons pas attendre notre clientèle plus que nécessaire. 15 siècles de délai de livraison suffisent, non? finit­il en plaisantant.
Léo récupéra le grand sac et suivit son maître vers le terminal.

Chapitre VI

U
ne bonne vingtaine d'oeufs énormes formaient un cercle au centre de la salle. La majorité des coquilles étaient d'un noir mat, parfaitement impénétrable. Seules trois d'entre elles étaient d'un vert translucide, légèrement fluorescent. Elles semblaient palpiter au rythme d'une vie intérieure prête à naître.
Le 12ème réseau était étrangement désert.
Bizarre, pensa Linne, songeur.
Quelques voyageurs ­ pas plus d'une dizaine ­ traînaient au hasard dans la grande salle comme des poussins prématurés, un peu perdus au fond d'un nid abandonné des adultes. De nouveau le rétro­marchand eût un mauvais pressentiment. Jamais encore il n'avait vu si peu de monde en instance de départ. Ce genre d'endroit était toujours bondé d'habitude, et cela quel que soit l'heure du jour ou de la nuit!
­ Maître Linne?
Une voix un peu inquiète l'appelait doucement.
­ Oui, répondit­il machinalement.
­ Tout va bien, Maître?
Linne se retourna vers l'adolescent et fût surpris en voyant la mine grave de celui­ci.
­ Que dit­tu? demanda le vieil homme.
­ Je voulais juste savoir si vous alliez bien. Vous êtes devenu si pâle en entrant dans la salle!
­ Heu, oui... Ca va. Ne t'en fais pas, ça va très bien, répondit le rétro­marchand en se ressaisissant. Tout va bien, répéta­t­il une seconde fois. Mais le son de sa propre voix lui parvenant aux oreilles, sonnait un peu trop à son goût comme une incantation.
­ Quelle cabine, Maître? interrogea Léo.
­ Celle­ci semble parfaite, répondit le vieil homme. Espérons­le tout au moins, ajouta­t­il intérieurement.
Le malaise ne l'avait pas entièrement quitté lorsqu'ils arrivèrent devant la porte noire de la 5ème cabine de transfert.
Il n'y avait aucune queue. Ils étaient les seuls en fait dans tout le réseau, comme le remarqua d'un coup d'oeil furtif le rétro­marchand, à se présenter à ce moment pour un transfert.
Pas normal tout ça, ne cessait de se répéter le vieil homme. Pourtant il ne trouvait pas de raison suffisamment sérieuse pour différer ce voyage. Il ne pouvait tout de même pas rebrousser chemin sous prétexte qu'il n'y avait pas assez de monde dans les files d'attentes! Non, c'était impossible. Et le fait qu'il ne soit jamais passé durant toute sa longue carrière ­ tout incroyable que ce soit ­ par ce réseau, n'était pas non plus une excuse valable pour annuler ce départ.
Mais une voix impersonnelle coupa court à ses tergiversations.
­ Insérez votre pass, s'il vous plaît, dit la machine à remonter le temps.
Linne hésita un moment. Puis, voyant le regard de nouveau inquiet du jeune Léo, il plongea la main dans la poche intérieure de son manteau à la recherche de sa carte. Le contact de la mince feuille de plastique était très désagréable sur ses doigts moites. Il s'en débarrassa rapidement. La porte concave coulissa silencieusement.
­ Bienvenue, monsieur Linne, dans la 5ème cabine du 12ème réseau de transfert temporel. La société CHRONOS est heureuse de vous offrir de nouveau ses services.
La voix du synthétiseur était un peu trop mielleuse à son goût. Et il connaissait le refrain par coeur: Déposez­vos­bagages­Asseyez­vous­Patientez résumait ce long discours programmé.
La porte s'était refermée, les confinant dans un espace exigu, totalement clos. Quatre fauteuils ­ presque confortables ­ formaient un demi­cercle devant le mur courbe, face à eux. Léo posa le sac dans le réceptacle prévu à cet effet, et s'assit dans le premier fauteuil sans autre formalité.
Linne savait par expérience que l'attente pouvait être longue. Aussi, bon gré, mal gré, s'assit­il lui aussi.

Chapitre VII

L
a cabine, parfaitement isolée du monde, était plus silencieuse qu'une tombe. Elle baignait dans une douce lumière verte, presque blafarde, émanant de toutes les surfaces internes de l'oeuf­machine.
Léo ne comprenait pas ce qui avait causé le trouble de son Maître. Pourtant il n'osait aborder une nouvelle fois le sujet. Il n'était qu'un commis après tout! Le Maître savait ce qu'il faisait. Le Maître savait, TOUT! Pourtant... Léo n'aimait pas la tournure que prenaient ses idées. Il était si rassurant d'abandonner toutes ces choses au vieil homme. D'obéir aveuglément, sans poser de question. Sans se poser de question.
Mais ça, c'était le Léo d'avant! L'horloge avait tout changé. Maintenant il voulait: savoir, connaître, comprendre. Les questions bouillonnaient dans sa tête. Lui brûlaient la langue. Mais le silence de l'ignorance pesait sur lui. Refoulant les questions informulées au fond de sa gorge, où elles venaient se serrer l'une contre l'autre en un bouchon compact. Il les sentait presser sur ses amygdales, empêchant l'air de passer, d'atteindre ses poumons. Et il suffoquait de ne savoir... s'asphyxiait de ne comprendre...
­ JE VEUX SAVOIR! cria Léo.
Les mots avaient été expulsés de son larynx comme par un réflexe de survie. Et, maintenant qu'ils étaient sortis, le jeune garçon, la bouche encore ouverte, se sentait tout bête. Maître Linne le regardait, les sourcils froncés en une expression indéfinissable.
­ Que veux­tu savoir? demanda le rétro­marchand au bout d'un moment.
­ Je veux savoir...
Tant de questions se bousculaient dans son esprit qu'il ne savait par où commencer. Il respira un grand coup et se lança.

Chapitre VIII

...
Je veux savoir, comment marche la machine! Comment marche le voyage dans le temps, et pourquoi on peut pas aller dans le futur? Qui est­ce qui fabrique les machines? Qu'est­ce qui se passe si...
­ Assez, assez! Une question à la fois, coupa Linne. Tu veux savoir le principe du voyage temporel?
­ Oui, répondit Léo en soupirant, une étincelle étrange dans le regard.
­ C'est une histoire de distorsion du continuum à ce qu'on m'a dit. Mais tu sais, je ne suis pas très calé en la matière. Mon métier, c'est le commerce! J'utilise les machines à remonter le temps comme d'autres prennent les transports en commun. Et ce n'est pas parce que l'on monte dans une cabine interurbaine qu'on connaît le principe de la magnéto­suspension! Tu vois, je n'en sais pas beaucoup plus que toi sur le sujet.
Le masque de la déception se dessina sur les traits juvéniles.
­ Mais QUI sait? implora presque l'adolescent.
­ Ceux qui construisent les machines! répondit logiquement le vieil homme.
­ CHRONOS?
­ Sans doute.
­ Et personne d'autre sait comment ça marche?
­ Non, je crois. Tu sais, c'est top­secret c'est trucs là! « Secrets industriels » comme ils disent.
Le vieil homme était loin d'être satisfait par ses propres réponses. Mais que pouvait­il dire de plus? Qu'il soupçonnait les gens du futur d'écouler leur surplus de machines temporelles dans leur époque! Il n'avait aucune preuve de cela. Il ne pouvait tout de même pas accuser CHRONOS d'exercer la même profession que lui! Surtout dans une cabine de transfert de la société. Combien pouvait­il y avoir d'appareils de surveillance dissimulés, on ne sais où, dans les cloisons? Mieux valait être prudent. La sécurité de leur voyage en dépendait peut­être.
­ Et pourquoi on va jamais dans le futur? relança le jeune commis.
Bingo! En plein dans le mille. Ce gamin avait décidément le chic pour mettre le doigt sur les problèmes. Pourquoi toujours vers le passé et jamais vers le futur? CHRONOS ne voulait certainement pas qu'on mette le nez dans ses affaires. Mais cela n'en plus, il n'était pas sage de le dire. Mieux valait souscrire à l'explication officielle, pour le moment du moins.
­ Peut être est­ce impossible d'aller vers une période qui n'existe pas encore. Le futur n'est jamais certain. Il peut à tout moment être changé et, par conséquent, il n'a pas de réalité propre.
Tu sais, le voyage temporel par lui même ressemble plus à de la balistique qu'à de la navigation. Tu définis les paramètres du voyage au départ: poussée, azimut, hausse et FEU. Après, vaille que vaille, tu ne peux plus rien changer. Tu atterris où la conjugaison des forces te pousse.
Si tu possèdes une carte, tu peux repérer l'endroit où tu es, et l'endroit où tu veux aller. Il te suffit de reporter ta trajectoire de l'un vers l'autre. Tu peux alors tout mesurer: la distance à parcourir, l'énergie dépensée pour le faire, le temps nécessaire pour accomplir le trajet. Tout est calculable à l'avance. Mais si tu n'as pas de carte, et que le pays t'est totalement inconnu! Dans le meilleur des cas, tu sais toujours où tu es, mais... c'est tout! Tu ne peux pas connaître ton point de chute. Tu ne sais même pas s'il existe quelque chose là bas. Tu peux partir à l'aventure, au hasard. Mais où tomberas­tu? Dans un désert! Au milieu de l'océan! Au centre de nulle part!
Pour le passé on possède les cartes. Pour le futur, rien! L'ignorance la plus totale.
­ On pourrait explorer le futur par petits bonds et dessiner progressivement les cartes! dit Léo, fier de son argumentation.
Linne ne pu retenir un sourire. Pas bête le môme!
­ Mais à la condition que le futur ne change pas entre deux expéditions, expliqua­t­il. Le passé est une équation au nombre de variables fini et défini, dont l'aboutissement est le présent. Même si l'équation nous parait infiniment complexe et irrésolvable, le résultat est irrévocable: le passé est figé. Il engendre le présent, et strictement celui­ci. Le futur quant à lui, est la prolongation de l'équation, mais avec des variables aléatoires que crée le présent. Nous bouleversons tous le futur lorsque nous choisissons d'accomplir tel ou tel acte plutôt que celui­ci. Notre libre arbitre, comme on l'appelle, n'est autre qu'une forme de hasard qui modifie le cours du temps en permanence.
Tu vois, il n'y a pas un futur, mais une infinité de futurs aux existences plus ou moins improbables. On ne peut aller vers une époque intangible sans prendre des risques inacceptables.
­ Ah! dit le garçon.
Cette explication ne correspondait pas tout à fait à ce que croyait en réalité le vieil homme. Mais elle tenait debout. Et Léo semblait l'accepter, pour le moment. Etonnant comme il avait changé ces derniers jours. Mûri! Linne ne le remarquait que maintenant, pourtant il subodorait que la mutation datait de quelque temps déjà. Depuis que... la machine coupa une nouvelle fois le cours de ses pensées.

Chapitre IX

P
aramètres de transfert spatio­temporel établis. Toutes procédures en place. ATTENTION, départ dans: 5 secondes, 4 secondes... 1 seconde. TRANSFERT!
Pendant une brève fraction de temps, Léo eut l'impression d'être aspiré par le néant. D'être écartelé, désincarné. Un instant son coeur s'arrêta de battre. Ses poumons, son foie, ses reins, son estomac, son cerveau même, cessèrent de fonctionner. Toutes les activités chimiques et bio­électriques, moléculaires, atomiques et intra­atomiques cessèrent elles aussi. Matière et énergie marquèrent un temps mort, laissant le néant s'installer. Puis tout redémarra.
Tout s'était passé si vite, que Léo n'en avait pas vraiment eu conscience. Pourtant, quelque part, son cerveau avait noté cette aberration momentanée, et répercutait maintenant l'information perturbatrice dans tout son organisme. Nausées, éblouissements, démangeaisons, perte de l'équilibre, de la coordination motrice et de la mémoire étaient les symptômes normaux du retour dans le continuum.
Quelques minutes passèrent avant que son métabolisme ne retrouve son équilibre. Léo avait encore un goût métallique dans la bouche et des fourmillements dans les jambes. Mais ces derniers maux passeraient très vite, il le savait par expérience: c'était déjà son troisième voyage dans le temps!
Avec d'infinies précautions, pour ne pas réveiller la migraine dont il sentait encore les racines enfouies profondément quelque part dans son cerveau, il se retourna vers son Maître. Malgré la lenteur du mouvement, la tête lui tourna un peu. Rien de bien grave toutefois.
Le vieil homme quant à lui, semblait avoir quelques difficultés à recouvrer ses esprits. Il restait toujours immobile, le regard perdu, fixant sans ciller la cloison d'en face. Un instant Léo s'inquiéta pour sa santé. Il semblait si... mort! Il chassa cette pensée.
Maître Linne commençait à bouger, un doigt, puis deux. Le vieil homme déglutit plusieurs fois. Cligna des paupières et, rota. Ce qui fit pouffer l'adolescent, soulagé. Il fallut quelques minutes encore pour que le rétro­marchand commence à parler d'une voix chevrotante.
« Saloperie de machine », furent les premiers mots qu'il prononça.
Les sauts, avec les années, le rendaient de plus en plus irascible. Léo attendait patiemment que son Maître recouvre son état normal.
Rien dans la cabine n'indiquait que le voyage était achevé. L'éclairage n'avait pas changé. Le silence était toujours aussi total, ce qui n'était pas si mal d'ailleurs, car la quiétude de la cabine permettait ainsi aux voyageurs de reprendre leurs esprits dans d'assez bonnes conditions. Une lumière trop vive, des bruits inopportuns, pouvaient être perçus comme des agressions intolérables par des sens surexcités lors du voyage.
Léo restait donc aussi immobile qu'il le pouvait, afin de ne pas perturber plus que nécessaire le silence quasi religieux qui hantait ce lieu de résurrection. Déjà que sa propre respiration sifflait à ses oreilles comme un ouragan déchaîné, il ne voulait rien ajouter de plus risquant d'irriter davantage le vieil homme.
Mais au bout d'un moment l'attente commença à devenir très longue pour un adolescent plein de vie, brûlant du feu de la curiosité. Il avait beau essayer de faire le vide, de calmer son coeur, sa respiration et le maelström de questions tourbillonnant dans sa tête, rien n'y faisait. Son esprit revenait et revenait encore, remuant le chaudron bouillonnant d'interrogations qu'était devenu son cerveau.
Qu'y avait­il dehors? Où la machine les avait­elle conduits? Faisait­il jour, ou nuit? Faisait­il froid en ce 25 octobre 793? Peut être neigeait­il? Léo n'avait encore jamais vu de neige. Etait­ce comme le givre des chambres froides? Maître Linne disait que c'était différent. Aussi froid, mais différent. Léo aurait bien aimé qu'il neige dehors, mais il n'était pas sûr que la saison fût la bonne. Etait­ce le printemps ou l'automne? Il se rappelait avoir lu dans un livre, qu'avant il y avait des saisons. Il ne se souvenait plus très bien des noms, ni combien il y en avait, mais seulement qu'il y avait des saisons froides, et des saisons chaudes. Des saisons ou il neigeait. Octobre, était­ce une saison froide? Oui, il aurait bien aimé voir de la neige. Il entendit un léger bruit à côté de lui.
­ Allons­y, dit d'une voix ferme le rétro­marchand ragaillardit.
­ Heu... Oui Maître, répondit Léo réalisant que son attente était terminée.
Impatient il se leva d'un bond. Ce qui ne manqua pas de lui faire tourner un peu la tête. Le saut n'était pas si loin que ça encore.
­ Deux implants de guidage, lança, autoritaire, Maître Linne en direction du plafond.
­ Implants en cours d'initialisation. Un instant s'il vous plaît, répondit la machine de sa voix doucereuse.
Puis, après quelques secondes de silence, elle reprit:
­ Deux implants initialisés. Veuillez, s'il vous plaît, entrer votre main droite dans la niche d'injection.
Une petite trappe s'escamota sur la cloison, face aux sièges.
­ A toi l'honneur, dit le vieil homme en invitant du bras son commis à passer le premier.
Celui­ci n'hésita pas un instant. Il fit trois pas vers la cloison et passa la main dans l'ouverture. Aussitôt il sentit ses doigts se glacer, sa main et son bras se paralyser. Puis la chaleur revînt dans ses phalanges, remontant vers son poignet, vers son coude. L'anesthésie­paralysante était achevée.
­ Première implantation terminée, annonça la machine temporelle. Veuillez, s'il vous plaît, entrer votre main droite dans la niche pour la seconde implantation, continua­t­elle tandis que Léo reculait de quelques pas.
A son tour le rétro­marchand, un peu hésitant, plongea la main dans l'ouverture. Au bout de quelques secondes, la machine annonça la fin des opérations d'implantation. Maître Linne retira alors sa main sans tarder, faisant jouer, tout en les observant de très près, ses phalanges comme un illusionniste avant un tour délicat. Léo savait que le vieil homme n'avait guère confiance en ces machines modernes. Mais n'ayant apparemment rien décelé d'anormal, le rétro­marchand laissa redescendre sa main, manquant ainsi une occasion de se plaindre des compétences de ces fichus engins.
L'implantation, totalement indolore et invisible, consistait, comme Léo se l'était fait expliquer par son Maître lors de son premier voyage, à glisser sous la peau, contre les terminaisons nerveuses de l'index, un minuscule bio­récepteur. Celui­ci avait pour fonction d'exciter légèrement le nerf à la réception d'une onde radio déterminée. L'émetteur se trouvant dans la machine à remonter le temps, il suffisait de tendre l'index pour sentir une légère démangeaison au bout du doigt lorsqu'il pointait en direction de la machine. De plus, lorsque le bio­récepteur cessait de fonctionner, lorsqu'il mourrait en quelque sorte ­ ce qui arrivait fatalement au bout d'environ 72 heures ­ il finissait par être résorbé par l'organisme porteur comme une banale cellule, évitant ainsi une nouvelle intervention pour l'ôter.
Simple et efficace pour retrouver le chemin du bercail. La technique avait beaucoup évolué depuis le Petit Poucet! Mais Léo ignorait tout de ce conte pour les enfants d'antan.

Chapitre X

N
ous avons assez perdu de temps. Demande d'autorisation de sortie, lança Linne d'une voix énergique à l'attention de la machine.
­ Balayage extérieur en cours. Veuillez patienter un instant s'il vous plaît, répondit la voix mielleuse d'un endroit indéterminé.
Linne ne se faisait aucune illusion sur qui détenait l'autorité réelle à bord de cet appareil. La machine avait beau recevoir les ordres de ses passagers humains, et citer des formules de politesse une phrase sur deux, elle n'en était pas moins celle qui, tant qu'ils étaient à bord, détenait le pouvoir. Leurs deux vies dépendaient d'elle depuis qu'ils étaient entrés en son sein. Et Linne, maintenant qu'il avait retrouvé ses forces, n'avait qu'une hâte: sortir d'ici!
Il était presque sûr qu'elle faisait du zèle en les retenant si longtemps. Les minutes passaient, rythmées par le pied du rétro­marchand, dont la patience fondait comme neige au soleil. Il se demandait si la machine ne ressentait pas une certaine forme de plaisir en faisant attendre les Hommes dès qu'ils tentaient d'exercer sur elle le moindre rapport maître/esclave. N'y avait­il pas eu une certaine ironie dans le ton de sa voix lorsqu'elle avait lancé son dernier: « Patientez s'il vous plaît »?
Linne en était maintenant parfaitement sûr: la machine se fichait de lui! Cette attente prolongée n'avait aucune justification. Elle devait jubiler en le voyant s'impatienter de la sorte.
­ Ca suffit maintenant! éclata­t­il sous le regard étonné de Léo. Procédure de sortie IMMEDIATE!
L'ordre était sans équivoque. La machine ne put pourtant s'empêcher de tergiverser.
­ Excusez­moi monsieur Linne, mais je détecte plusieurs dizaines d'humains à proximité. Et le règlement du voyage temporel stipule de ne laisser sortir les passagers que si, je cite: il n'y a aucun autochtone dans un rayon de 500 mètres. Vous comprendrez que je ne puisse donc, par conséquent, répondre favorablement à votre demande de sortie, répondit de sa douce voix la machine.
Le rouge était monté aux joues du rétro­marchand au fur et à mesure qu'elle développait son argumentation. Plusieurs dizaines d'Hommes à moins de 500 mètres, c'était impossible! Il aurait fallu pour cela que le bond les mena en plein centre d'une bourgade. Et les calculs de coordonnées étaient censés éviter tous ce qui ressemblait à une concentration urbaine. Plusieurs dizaines! La densité de population des campagnes ne pouvait statistiquement parvenir à ce nombre. Deux ou trois personnes, d'accord. Mais plusieurs dizaines! Au Moyen Age! En pleine campagne! C'était inconcevable. La machine était détraquée.
Linne le sentait depuis le début: ce voyage allait mal se terminer. Il le savait. Lui et le gosse devaient sortir de là au plus vite. Il devait trouver un moyen de convaincre ce tas de ferraille de les laisser sortir.
­ OUVERTURE IMMEDIATE! lança­t­il d'une voix ne supportant aucun contretemps.
­ Je suis désolée monsieur Linne, répondit la machine un peu embarrassée, mais...
­ C'est un cas de force majeure, la coupa Linne. OUVERTURE!
­ Heu... Je vous assure monsieur Linne qu'il est dangereux de sortir en ce moment. Les chances de perturbation du flux temporel dépassent 97%. Vous comprendrez que je ne puisse risquer vos vies en vous laissant sortir.
Il sentait que la résolution de la machine faiblissait. Il devait trouver quelque chose. Vite!
­ Un danger menace nos vies à l'intérieur, dit­il. Nous devons sortir!
­ Quel genre de danger? demanda la machine à la fois étonnée et un peu inquiète que quelque chose puisse menacer la sécurité de ses chers passagers.
Linne savait maintenant qu'il avait tous les atouts en main. La machine allait céder.
­ CLAUS­TRO­PHO­BIE, dit­il en articulant bien toutes les syllabes.
Le rétro­marchand se rappelait avoir lu quelque chose là dessus dans un vieux livre. Mais son souvenir était un peu flou. Il espérait que la machine n'avait jamais entendu parler de cette maladie oubliée.
­ Qu'est­ce que la claus­tro­pho­bie? finit­elle par demander d'une voix ayant désormais perdu toute assurance.
­ Heu... un virus... C'est un virus! Je l'ai contracté lors d'un précèdent voyage, répondit Linne brusquement inspiré.
Ca marchait! Il suffisait de broder la dessus. Faire le boulot qu'il connaissait le mieux, le boulot de marchand!
­ Il peut rester en sommeil des années, poursuivit­il, et heu... se réveiller brutalement lors d'un séjournement prolongé dans un endroit confiné, un endroit comme celui­ci. Lorsque le virus se réveille, la mort intervient en quelques minutes. Une mort atroce, délivrance de souffrances effroyables.
Linne, ravi par sa fable, fit un clin d'oeil complice à son jeune commis. Celui­ci, blanc comme un linge, ouvrait de grands yeux affolés. Cette histoire tirée par les cheveux marchait au moins sur quelqu'un. Restait à savoir si la machine allait gober le morceau.
­ Nous devons sortir immédiatement, supplia le vieil homme.
­ Pression atmosphérique en cours d'égalisation. Patientez un instant s'il vous plaît.
Un sourire victorieux se dessina sur les lèvres du rétro­marchand. Linne n'avait jamais vraiment douté de la supériorité de l'Homme sur la machine. Pourtant, un instant... il chassa cette idée qui risquait de gâcher tout son plaisir. La machine avait cédé.

Chapitre XI

U
n rayon lumineux filtrait maintenant par une rainure sur le côté de la porte. La brèche s'agrandit rapidement, faisant jaillir une cascade de lumière dans la cabine. La porte était ouverte.
Dehors il faisait un soleil radieux. Pas de neige pour cette fois encore, pensa Léo. Mais il avait échappé au virus... costo... flobique! Ce qui n'était déjà pas si mal en soit.
Son Maître ne lui avait jamais parlé de cette histoire avant. Pendant un moment, Léo avait craint que la raison du vieil homme n'ait pas supporté le voyage. Il ne comprenait pas pourquoi celui­ci voulait absolument sortir malgré les sages résolutions de la machine temporelle. Il ignorait tout de ce virus. Maintenant il comprenait les raisons de son Maître. Ce devait être une mort épouvantable! Il en avait encore des frissons dans le dos.
­ Tu viens! Et n'oublie pas nos affaires, lança le rétro­marchand auréolé de lumière dans l'embrasure de la porte.
­ Oui Maître, répondit promptement Léo.
Il récupéra le sac et se dirigea vers l'ouverture. Le vieil homme était déjà sorti.
Léo, ébloui par le soleil, ne distinguait que des formes vagues à l'extérieur. Il sentait une légère brise sur ses joues. L'air était doux et parfumé de mille senteurs exotiques que l'adolescent ne pouvait identifier. Il n'en avait pas le temps de toute façon. Comme un plongeur en apnée avant une immersion, il respira un grand coup, et sortit à son tour de la machine.
Brusquement, juste avant que ses pieds ne touchent le sol, il ressentit un genre de hoquet. Mais il n'en fut pas surpris. C'était parfaitement normal en quittant la protection de la machine. Son Maître lui avait expliqué qu'il rattrapait brutalement le décalage temporel de quelques milliardièmes de seconde que l'appareil maintenait en permanence par rapport à l'extérieur. Ce léger déphasage avec le continuum rendait la machine et ses occupants parfaitement invisible. Ce qui était fort appréciable pour qui ne voulait pas se matérialiser intempestivement, avec armes et bagages, devant un public non averti. De l'extérieur, il était impossible de déceler la présence de l'appareil. La machine était pourtant là, insaisissable, indétectable par qui ne possédait pas l'implant de guidage approprié. Sans lui, même les voyageurs temporels sortis vagabonder dans le passé ne pouvaient retrouver leur cabine de transfert. Sans lui, tout retour vers le futur était impossible. Mais le jeune Léo, débarquant sur cette terre étrangère, ne pensait pas vraiment à cela en foulant l'herbe sauvage d'une époque révolue.
Dès qu'il toucha le sol, sa vision s'éclaircit. Il était à quelques pas du vieil homme, au centre d'une clairière baignée de soleil. Tout autour, à une cinquantaine de mètres, la lisière de la forêt faisait comme un mur végétal d'un vert obscur. Il était impossible de distinguer quoi que ce soit au travers des grands arbres. Quelque part dans le ciel au­dessus d'eux, un oiseau solitaire sifflait cinq ou six notes qu'il répétait inlassablement. Des insectes bourdonnaient entre les herbes, butinant de fleur en fleur. Tout était si paisible en ce lieu! Léo posa le sac, faisant fuir quelques sauterelles affolées. La machine temporelle derrière lui, flottait, invisible, dans un temps décalé.
Maître Linne semblait un peu désorienté. Il avait sorti d'une de ses poches une vieille carte en vrai papier du pays poitevin, et un petit instrument que Léo savait être une boussole. L'adolescent se rendit tout de suite compte que quelque chose n'allait pas, car le vieil homme avait visiblement de grandes difficultés à faire le point. Pivotant sur lui même à droite, puis à gauche, il se comportait comme une girouette dans la tempête. Il arpentait le sol sur quelques mètres, puis recommençait sa danse étrange. Le rétro­marchand était si absorbé par son travail qu'il ne remarqua pas les trois hommes surgissant des futaies. En voyant le trio armé de haches menaçantes, Léo resta pétrifié de stupeur.
­ Maîîître... bredouilla­t­il sans réussir à attirer l'attention du rétro­marchand. Maître Linne! répéta­t­il une seconde fois d'une voix sensiblement plus forte.
­ Oui, que veux­tu? répondit Linne d'un ton irrité.
­ Maître... fût la seule réponse que Léo parvînt à faire, ce qui attira la curiosité du vieil homme.
­ Mais qui sont ces gens? demanda­t­il, surpris par cette intrusion aussi soudaine qu'inattendue.
Les trois individus semblaient hésiter à avancer à découvert. Ils s'interrogeaient mutuellement du regard, incertains sur la marche à suivre. Puis l'un d'eux, sans doute le chef, ou du moins le plus courageux, avança vers les voyageurs la hache ostensiblement levée. Les deux autres lui emboîtèrent le pas.
Léo recula sensiblement, jetant un regard oblique vers son Maître. L'adolescent sentait déjà une sueur froide couler le long de sa colonne vertébrale. il ne savait quelle attitude adopter face à cet imprévu. Personne ne devait normalement être si près d'un point d'émergence! La machine y veillait. Brusquement il se rappela les mises en gardes insistantes de la cabine de transfert: « plusieurs dizaines de personnes à moins de 500 mètres ». La machine ne s'était pas trompée, (il n'en avait jamais douté d'ailleurs, même s'il n'avait pas bien apprécié sur le moment les conséquences probables de cette sortie prématurée). Il y avait donc de grandes chances pour qu'au moins un de ces individus ait assisté à leur apparition soudaine dans la clairière. Léo réalisait maintenant avec horreur ce que cette pensée sous­entendait: Si l'un de ces hommes les avait réellement vus émerger, il savait que le Maître et lui n'étaient pas des voyageurs ordinaires. Il ne devait certainement pas comprendre ce qu'ils étaient en réalité, mais la conclusion à laquelle il arrivait devait, de toute façon, être suffisamment surnaturelle pour bouleverser définitivement ses idées sur leur identité. C'en était fait de leur anonymat. Et il y avait pire! ILS AVAIENT CERTAINEMENT PERTURBE LE COURS DU TEMPS!
Léo s'attendait aux représailles du continuum d'un instant à l'autre. Il était même un peu surpris d'être encore de ce monde pour s'étonner du retard de la punition. Ils avaient enfreint la règle primordiale du voyage dans le temps.
Sous quelle forme allait apparaître le grand redresseur de torts cosmique, s'interrogeait Léo, tandis que les hommes à la hache avançaient toujours vers lui?

Chapitre XII

L
inne, pragmatique, n'avait pas pensé quant à lui à ce petit problème de déontologie. Ce qui l'inquiétait dans l'immédiat, c'était les trois haches et ce que leurs possesseurs comptaient en faire.
Le vieil homme, en bon marchand, savait qu'il ne fallait jamais laisser pourrir une situation. Le verbe était son arme. Bien des malentendus pouvaient être dissipés en s'expliquant. Il suffisait souvent d'un petit sourire et d'un: « Il fait frais ce matin. Vous croyez qu'il va pleuvoir? », pour redresser une situation mal engagée au premier abord. Un: « Comment va votre dame? », ou: « Quel joli bébé vous avez là! », permettaient souvent de retourner le client à son avantage. Il suffisait de trouver la corde sensible pour diriger l'orchestre. Ces trois gaillards n'avaient pas l'air pourtant de gens que l'on mène facilement à la baguette. Linne déglutit.
­ Bonjour messieurs, lança­t­il d'une voix joyeuse tout en arborant un sourire avenant. Mais approchez messieurs, n'ayez pas peur. Approchez!
Les trois hommes s'entre­regardèrent une nouvelle fois, indécis.
­ Allez, venez! poursuivit, sous les yeux ronds de Léo, le rétro­marchand en les invitant de la main à les rejoindre au centre de la clairière.
Le trio, sans toutefois abaisser sa garde, avança doucement. Le sourire de Linne s'élargit. Il savait maintenant que le plus dure était fait. Il maîtrisait la situation. Il avait le chic pour entortiller les gens.
La lenteur prudente avec laquelle les hommes approchaient, lui permettait une observation méticuleuse:
Les visiteurs n'étaient dans l'ensemble pas très grands. Le plus haut ­ qui était aussi le plus maigre ­ ne devait pas dépasser le mètre soixante­cinq de Léo. Venait en suite le chef, un rouquin trapu au visage rougeaud. Et enfin le plus petit des trois, un homme aux jambes torses, bossu. Il était affublé de surcroît d'une terrible balafre, qui commençait sous l'oeil gauche, pour s'achever sous la pommette droite, après avoir sectionné en deux l'arête du nez. L'homme ne mesurait pas plus d'un mètre cinquante, mais il était de loin le plus inquiétant des trois. Et ses infirmités n'en étaient pas seulement la cause! Quelque chose, lorsque l'on croisait son regard, vous faisait froid dans le dos.
Linne déglutit une nouvelle fois, en prenant bien garde à ne pas relâcher les muscles de son visage qui dessinaient ce sourire si avenant éclairant son vieux visage sévère.
­ Approchez mes amis, approchez! les encourageait régulièrement le rétro­marchand lorsqu'il sentait croître l'indécision dans leurs mouvements.
Les hommes, casqués de fer, étaient habillés d'un semblant d'uniforme se composant d'une tunique brune ­ dont la couleur irrégulière laissait un doute quant à sa propreté ­ fermée sur le devant par des lacets de cuir. Deux plaques de fer, bombées, cousues sur l'étoffe grossière, en protégeaient les épaules. De larges ceinturons, cloutés de cuivre, serraient les tuniques à la taille avant qu'elles ne se terminent, quelques dizaines de centimètres plus bas, en une sorte de jupe. Des collants de laine jaunâtre, rapiécés aux genoux, protégeaient les jambes dont les pieds étaient cachés par des chaussures, mi­toile, mi­cuir, au laçage compliqué.
Un tel accoutrement complété des haches ne laissait aucun doute quant à la profession des trois hommes. Les soldats n'étaient plus maintenant qu'à quelques pas des deux voyageurs temporels, et rien dans leur attitude ne trahissait la moindre amabilité.
­ Que puis­je faire pour vous? demanda Linne, comme tout commerçant qui se respecte, lorsqu'il jugea que le trio s'était suffisamment rapproché.
Les soldats s'arrêtèrent. Se regardèrent tout en plissant les sourcils en une demi­douzaine d'accents circonflexes. Ils échangèrent quelques phrases à mots couverts. Puis le chef, pointant la hache vers la poitrine du rétro­marchand, leur adressa enfin la parole.

Chapitre XIII

D
e l'hébreu, ou bien du chinois, à moins que ce ne soit du javanais! Léo n'avait rien compris à ce qu'avait aboyé le rouquin! L'adolescent s'était attendu à ne pas tout comprendre. La langue avait forcément évolué en quinze siècles. Mais là, rien! L'homme aurait pu parler en inuit, que le résultat eût été le même. D'ailleurs, à voir la tête du Maître, le regard fixe et la bouche ouverte en un « ô » de surprise, Léo était sûr qu'il n'était pas le seul à avoir un problème de communication.
Le rouquin, impatient, répéta une nouvelle fois son charabia en pointant de manière insistante sa hache vers le vieil homme.
Les choses allaient forcément mal tourner. Il était évidant que le chef attendait une réponse rapide, sinon... Mais que pouvait faire un gamin comme lui, à part s'enfuir à toutes jambes vers le bouclier d'arbres! Avec ses quatorze ans, Léo savait courir. Peut être réussirait­il à s'échapper. Mais que deviendrait alors Maître Linne? Le vieil homme ne ferait pas dix pas avant d'être rattrapé par une hache lancée à sa poursuite. Léo ne pouvait décidément pas se résigner à l'abandonner aux mains de ces brutes. Il devait trouver autre chose! Mais quoi?
Soudain, quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il entendit la voix autoritaire du rétro­marchand! Maître Linne s'était visiblement ressaisi, et conversait maintenant, tout incroyable que ce soit, dans la langue des visiteurs. Le danger, un instant encore si proche, semblait maintenant s'éloigner comme par magie. Les haches étaient redescendues vers le sol, tandis que le rétro­marchand affichait de nouveau son sourire professionnel. Léo était soulagé. Mais il se sentait aussi un peu honteux d'avoir une nouvelle fois douté des capacités de son Maître. Qui était­il donc, pour avoir pensé que leur salut à tous deux dépendait de lui? Un commis! Il n'était qu'un commis ignorant. Le Maître, lui, savait ce qu'il faisait. Léo se répéta cela, conscient de ses propres lacunes. Le Maître savait. Le vieil homme, souriant, affichait une telle assurance, que l'adolescent en restait béat d'admiration. Aux côtés de lui, rien ne pouvait lui arriver. Léo en était maintenant totalement convaincu.

Chapitre XIV

Q
uelle était cette langue archaïque? Linne ne parvenait pas à s'en souvenir. Du celte, du gaélique peut­être! Il connaissait cette langue pourtant! En fait, il en connaissait tellement, qu'il lui était souvent difficile d'associer le nom au langage. Il s'exprimait, sans vraiment y réfléchir, s'adaptant spontanément au parler de ses interlocuteurs. C'était devenu comme une seconde nature depuis le temps qu'il exerçait cette profession.
Pourtant cette fois, prenant son rôle d'éducateur au sérieux, il avait préparé ce voyage en donnant quelques leçons, certes sommaires, mais néanmoins usuelles, à son jeune commis. Et la langue qu'il lui avait enseignée ­ celle normalement usitée en 793 en pays poitevin ­ n'avait rien à voir avec celle­ci!
Tout allait décidément de travers. Où avaient­ils atterri bon sang? En Europe! Au Moyen Age! Il n'en était même pas sûr. Satanée machine! Et ces trois gusses qui voulaient maintenant les emmener voir un... dragon! Pas facile de refuser une telle invitation. Surtout lorsqu'on invoque des arguments tranchants comme des rasoirs. Mais un dragon! Linne n'était pas tout à fait certain d'avoir bien compris.
Où étaient­ils tombés? Ne cessait­il de se demander, en prenant bien soin toutefois de ne pas dévoiler des signes physiques d'inquiétudes. La maîtrise totale des émotions était la base du marchandage. Ne pas dévoiler ses faiblesses. Sur ce point, Léo avait encore beaucoup à apprendre. Heureusement que les trois soldats ne s'intéressaient pas trop au gamin, car tous les sentiments que Linne tentait de leur cacher étaient affichés, comme sur une enseigne au néon, sur le visage juvénile.
La situation était d'autant plus étrange que le rétro­marchand sentait une certaine crainte respectueuse dans la façon d'être des soldats. Il avait tout d'abord associé ce sentiment à de la prudence face à des inconnus étrangement accoutrés, qui pourtant ne devaient pas paraître bien redoutables. Puis il avait acquis la certitude que c'était lui, un simple marchand, qui les mettait mal à l'aise. Il ne pouvait encore l'expliquer, mais les soldats semblaient le connaître. Magicien! Ils ne cessaient de l'appeler Magicien. Et, dans leur bouche, ce mot n'avait rien à voir avec de simples tours de prestidigitation.
Le Dragon attendait impatiemment le retour du Magicien. Mais Linne n'y connaissait rien en magie. Il savait qu'il ne ferait pas longtemps illusion. Un instant il songea à regagner discrètement la protection de la machine temporelle. Mais sa curiosité était trop grande: Il n'avait encore jamais vu de dragon!

Chapitre XV

T
out va bien. Nous partons avec ces messieurs, avait annoncé Maître Linne.
Puis ils avaient marché vers la forêt, escortés par les trois hommes.
Il ne fallut pas longtemps pour que le petit groupe rejoigne les premières tentes d'un campement. Léo était tout excité à la vue des râteliers remplis de lances, de masses d'arme, d'épées, d'arcs, et d'arbalètes. Des centaines de paires d'yeux se retournaient sur leur passage tandis qu'une rumeur enflait parmi la foule de palefreniers, de soldats et d'écuyers. Une véritable armée était cachée dans la forêt. Une armée se préparant au combat. Et la rumeur enflait encore, remplissant les regards d'une joyeuse confiance en l'issue de la bataille proche. Léo reconnaissait presque les deux mots scandés rythmiquement par des centaines de bouches se rassemblant sur leur passage. L'accent était étrange, mais le message sonnait familièrement aux oreilles de l'adolescent.
« Mê...line...Mê...line... » Léo ne savait où donner de la tête. « Mê...line... » Tous ces visages farouches, « Mê...line... » ces regards aux yeux fous, « Mê...line... » ces bouches articulant trois syllabes entremêlées. « Mê...line... » Postillonnant, « Mê...line... » tout près, « Mê...line... » serrés côte à côte en un mur humain, « Mê...line... » respirant et expirant à l'unisson, « Mê...line... » pulsant l'air chargé d'odeurs de sueur, d'humus, d'haleine d'ivrognes, de graisse animale et de fumée. « ME...LINE... » La forêt n'était plus qu'un immense tambour grondant un nom: « ME...LINE! » Puis en un instant, le silence retomba. La foule se déchira, laissant le passage à une trentaine de fiers chevaliers en cotte de mailles. Derrière eux, battait un étendard pourpre sur lequel rugissait un dragon d'or. La foule recula de quelques pas respectueux, laissant Léo et son Maître seul face aux chevaliers.
Quelques secondes passèrent. Léo osait à peine respirer. Puis un des chevaliers avança vers eux, un large sourire éclairant son visage barbu. Il tendit les bras, et brisa le silence.

Chapitre XVI

M
erline, te voilà enfin!
Linne faillit s'étrangler. Pour sûr, cet homme le prenait pour quelqu'un d'autre.
­ Nous n'attendions plus que toi Magicien. La bataille est proche! reprit le chevalier de sa voix de ténor tout en serrant dans l'étau de ses bras les épaules du rétro­marchand.
­ Tu as l'épée? glissa dans un murmure le solide gaillard dans l'oreille de Linne.
­ Oui, mais... bredouilla celui­ci.
­ Bien, le coupa l'homme.
Puis se tournant vers la foule, il reprit afin que tous l'entendent:
­ Merline est revenu, porteur d'un message de la Dame du Lac. L'épée Magicien... demanda­t­il à mots couverts.
Linne, dépassé par les événements, ne savait trop que faire.
­ L'épée, donne l'épée que diable! commanda le chevalier impatient.
­ Léo, nos affaires! ordonna Linne, conscient qu'il était bien loin de mener cette transaction à son avantage. Mais que faire d'autre pour l'instant?
Il saisit le sac. L'ouvrit. Extirpa le long boudin formé par la toile cirée roulée. Puis délassa les cordons et déplia lentement le paquet sous les yeux des chevaliers de plus en plus nerveux. Un murmure naquit aussitôt qu'apparut le premier miroitement de métal.
L'épée maintenant libérée de son écrin, le barbu hésita un instant. Puis d'un mouvement quasi religieux il s'agenouilla, glissa ses mains tremblantes, l'une sous la lame, l'autre sous la garde, et souleva l'arme qui étincela de mille éclats dans un rayon de soleil. Le chevalier embrassa alors l'émeraude, déclenchant à son insu, en déposant un peu de salive sur la pierre, l'initialisation de l'identification génétique. Enfin il empoigna fermement l'épée et la brandit aux yeux de tous en criant: « ESCALIBOR... JUSTICE ET PAIX! »
« UTHER, ROI! », éclata la foule comme un seul homme. « UTHER, ROI! UTHER, ROI! "
Uther, tandis que toute l'armée à ses pieds hurlait son nom, se pencha alors vers Linne.
­ Le Dragon est réveillé, dit­il à l'attention du rétro­marchand. Et c'est grâce à toi mon ami! Grâce à toi...
Mais déjà les chevaliers l'emportaient sur leurs épaules afin que tous pussent toucher leur roi. Un roi légitime au bras armé par la puissance des fées.
Linne, tandis qu'il regardait Uther porté, brandissant en riant l'épée désormais sienne, sentit une main peser sur son épaule. Il se retourna. Un des chevaliers resté en arrière, sans doute le plus âgé, lui faisait face.
­ Comment va notre chère Viviane? demanda­t­il d'une voix lente et douce.
Linne, ne sachant qui était Viviane, n'osait, de crainte de commettre un impair, répondre au vieil homme. Il resta un long moment le regard plongé dans celui du chevalier. Puis, se décidant enfin, lâcha sur le ton de la confidence:
­ Les années pèsent sur chacun d'entre nous.
Cette réponse parut satisfaire le chevalier.
­ Même sur les fées, ajouta celui­ci. Même sur les fées... puis il changea de sujet: Il ne fait aucun doute, Merline, qu'Uther Pendragon l'emportera sur le duc de Cornouailles. Par l'épée de la Dame il réunifiera les royaumes de Grande Bretagne. Mais après, Merline? Après?
Linne commençait à saisir la pensée du vieux chevalier. Il crût même voir un instant, dans le gris délavé de ses yeux, couler la fontaine de la sagesse tant il y avait de clairvoyance dans ses paroles.
Le rétro­marchand se rappelait la légende maintenant: Excalibur (l'épée au pouvoir magique), le roi Arthur, les chevaliers de la Table Ronde, Lancelot du Lac, le Graal et Merlin l'Enchanteur. Comment avait­il pu en arriver là? Au coeur de la légende! Qui tirait les ficelles à travers la trame du temps?
­ Merline! Quelque chose ne va pas? demanda le chevalier inquiet.
­ Non, non. Tout va bien. Un peu de fatigue sans doute, répondit Linne. Puis il ajouta: Ne vous inquiétez pas trop, messire chevalier, pour l'avenir de la Grande Bretagne. Chaque chose arrive en son temps. Ce que le Dragon ne peut faire, le fils du Dragon le pourra.
­ Ne serait ce pas là une prophétie, Merline?
Linne, pour toute réponse, se contenta de sourire. Et voyant le regard brillant de son interlocuteur, il sut qu'il s'était parfaitement fait comprendre. Puis le vieux chevalier, par deux fois tapa sur l'épaule du rétro­marchand, et s'éloigna, l'esprit serein.
Arthur accomplira en son temps ce que Uther Pendragon, son père, ne réussira à faire: la paix entre les royaumes. Du moins si l'Histoire suit son cours, pensait Linne en regardant le chevalier rejoindre ses compagnons.
Mais pour l'heure, c'était de bataille et non de paix qu'il s'agissait. Et les rétro­marchands n'aimaient pas beaucoup les batailles. Il fit signe à Léo d'approcher.

Chapitre XVII

O
ui Maître? répondit l'adolescent dès qu'il fut assez près pour se faire comprendre sans crier.
­ Je crois que le temps est venu pour nous de nous éclipser discrètement. Ton implant fonctionne?
Léo tendit le bras devant lui.
­ Discrètement j'ai dit!
L'adolescent tendit l'index, sans lever la main plus haut que la ceinture. Il pivota d'un quart de tour sur sa droite, et confirma le bon fonctionnement de l'implant de guidage.
­ Alors profitons de la frénésie générale pour filer à l'anglaise, annonça Maître Linne.
Léo avait, depuis un bon moment déjà, renoncé à comprendre ce qui se passait autour de lui. Il n'attendait pourtant qu'une occasion pour submerger son Maître de questions. Mais, jugea­t­il, le moment n'était pas encore venu. Aussi ravala­t­il ses questions en attendant que la situation se calme un peu.
C'est sans un mot, et arborant l'air le plus nonchalant possible, que les deux voyageurs temporels traversèrent une bonne partie du camp. Puis, quand ils furent certains de ne plus être vus ­ il n'y avait plus que des chevaux s'ébrouant et piaffant sur leur passage ­ ils pressèrent le pas.
Il ne leur fallut pas longtemps pour regagner la lisière. Léo sentait la démangeaison dans son index faiblir dès qu'il s'écartait du chemin. La machine ne devait plus être très loin maintenant.
Soudain, une voix nasillarde retentit dans leur dos, figeant Léo sur place.
­ Ah, encore lui! s'exclama Maître Linne resté quelques pas en arrière. Puis il poursuivit à mots couverts: Je m'occupe de ce gnome. Quand il ne fera plus attention à toi, monte dans la cabine. Je te rejoins dès que possible.
Rasséréné par la voix de son mentor, Léo se retourna à demi. Il vit alors le hideux petit homme balafré sauter à bas d'un arbre d'où il les avait certainement aperçus et apostrophé. L'adolescent espérait que le soldat n'allait pas leur créer d'ennuis. Maître Linne affichait de nouveau son sourire ineffable, attendant que le petit homme, armé de sa hache, les rejoigne en se dandinant. Puis les deux hommes discutèrent longuement. Léo, qui avait retrouvé une confiance totale en son Maître, pensait que rien de bien grave ne pouvait leur arriver. Le Maître y veillait, non? Mais le soldat paraissait si nerveux!
Il ne remarqua pas un instant pourtant, le mouvement tournant, presque imperceptible d'ailleurs, entamé par le rétro­marchand. Si bien que finalement Léo se retrouvait maintenant, et cela sans avoir bougé d'un pouce, dans le dos du petit homme, qui de toute façon semblait l'avoir complètement oublié. Profitant de l'occasion, l'adolescent, après avoir repéré de l'index la direction à suivre, se remit doucement en marche vers le centre de la clairière. Il entendait la conversation incompréhensible faiblir lentement dans son dos, remplacée par le tam­tam de plus en plus assourdissant de son muscle cardiaque. Les derniers mètres lui paraissaient interminables. Brusquement, il eut un haut­le­coeur, et n'entendit plus que le tam­tam dans sa poitrine: Il avait enfin rejoint la machine.
Tout alla si vite alors qu'il ne comprit pas bien ce qui lui arrivait. La porte se referma dans son dos. Une voix désincarnée annonça:
­ Procédure de transfert spatio­temporel en places. Départ dans: 2 secondes... 1 seconde... TRANSFERT!
Il voulut dire à la machine d'arrêter, mais ses jambes n'étaient plus que deux morceaux de caoutchouc et le monde vacilla autour de lui.

Il était léger. Si léger. Il flottait dans l'espace comme un essaim de particules anarchiques libérées des lois de la physique et du temps. Il flottait, puis brusquement, un grand trou tumultueux déchira la quiétude de ce lieu. Les particules affolées tentèrent bien un instant de se soustraire à l'appel du vide. Mais la force de succion était devenue si puissante, que l'essaim entier fut aspiré en un rien de temps.
Il tombait dans un grand cylindre, incapable de freiner sa chute. Il tombait dans un chaudron brûlant. Un puits d'acide. Une mer d'azote liquide. Des éclairs aveuglants déchiraient sa vue. Et il tombait, pirouettant à n'en plus finir dans un grand hurlement tapissé d'aiguilles chauffées au rouge. Ecorché. Désarticulé. Ecartelé. Son corps n'était plus que terminaisons nerveuses mises à nu, sur lesquelles venait frotter, comme un archet sur les cordes d'un violon, une immense brosse métallique ne parvenant à émettre en guise de son, qu'un crissement interminable d'ongle sur un tableau...

... noir. Il faisait si noir! Où était­il? Qui était­il?
Puis il se souvînt du voyage, de l'épée, des chevaliers, de Maître Linne et de la machine. Il était dans la machine! Couché sur le sol synthétique où il s'était écroulé. Tout son corps gémissait, meurtri par le saut. Il avait fait un nouveau bond dans le temps. Il s'en souvenait maintenant. Etait­il revenu en 2263? Chez lui? Il ouvrit les yeux et fut ébloui douloureusement.
Lorsque sa vision s'accoutuma à la lumière, il tourna la tête, lentement, combattant la nausée remontant du plus profond de ses entrailles. La porte était ouverte.
Il réalisa tout de suite qu'il n'était pas de retour dans son époque. Dehors, tout était bizarrement blanc. Et il faisait froid. Très froid. Chez lui, il ne faisait jamais froid. Ni chaud d'ailleurs. Tout était si contrôlé sous la bulle de plast­acier recouvrant la mégalopole.
Soudain, quelque chose entra en voletant dans la cabine et vînt se poser doucement sur sa main. La chose était brûlante, ou bien très froide. Léo ne parvenait pas à faire la différence. Et il était si faible encore, qu'il n'avait pas la force de faire le moindre geste pour la chasser. Il la regarda simplement tandis qu'elle martyrisait sa chair. La chose était étrange. Elle semblait faite de minuscules cristaux translucides décomposant la lumière comme un kaléidoscope. Puis Léo la vit se transformer, lentement sous ses yeux, en une goutte d'eau qui bientôt roula sur le dessus de sa main et tomba sur le sol. Elle avait disparu ne laissant qu'une petite trace humide sur son trajet.
Léo n'en croyait pas ses yeux: C'était de la NEIGE! Il neigeait dehors!

Chapitre XVIII

D
ès qu'elle fût de retour, la machine temporelle, suivant point par point la procédure: Un, établit le contact avec le centre de contrôle du 12ème réseau. Deux, commença sa transmission. Elle n'aimait pas particulièrement cette partie administrative de son travail mais, consciencieuse comme elle était, elle n'aurait pour rien au monde transgressé le règlement.
­ Cabine de transfert spatio­temporel numéro 12­05 au rapport, annonça­t­elle en guise de préambule.
­ Je vous écoute 12­05, répondit le contrôleur humain à l'autre bout de la ligne.
La machine détestait que l'on écourte son indicatif. Mais les Hommes n'avaient­ils pas tous les droits, pensa­t­elle un peu amère? Elle ravala sa salive et, puisant dans son stock émotionnel, poursuivit sur le ton le plus détaché qu'elle trouva.
­ Voyage 4074 accompli. Les passagers...
Elle aimait par­dessus tout accomplir la tâche pour laquelle elle avait été construite. Chaque voyage dans le temps dépendait d'elle, et d'elle seule. Elle était tout à la fois: le bateau, l'équipage, le commandant. Elle honorait de bonne grâce les responsabilités qu'on voulait bien lui confier, en particulier celles concernant la sécurité des passagers.
Ah! Ses chers passagers. ils étaient si différents les uns des autres, que chaque embarquement était pour elle une nouvelle aventure. Une aventure sans danger bien sûr. Elle était très fière de sa longue carrière sans incident. Les cabines plus récentes ne pouvaient pas rivaliser avec elle à ce sujet. Pensez donc, 4074 voyages sans anicroche, sans une plainte de la clientèle. 4074 voyages sans la moindre égratignure sur la peau si fragile de ses chers passagers. Mais assez rêvassé, pensa­t­elle. Elle devait finir son rapport sans tarder.
... comme stipulaient les consignes pour ce voyage, poursuivit­elle, ont été abandonnés...
La voix lui manquait soudain. Qu'était­elle en train de dire? Ce n'était pas possible! Par CHRONOS! Elle n'avait pas fait CA! Elle revint quelques micro­cycles en arrière, et reprit d'une voix mal assurée.
­ Les passagers, comme stipulaient les consignes pour ce voyage, ont été ABANDONNES aux dates convenues.
Brusquement, tous les sentiments d'horreur dont elle était capable assaillirent ses circuits. ABANDONNE, ELLE AVAIT ABANDONNE DES HOMMES DANS LE PASSE! Ses chers passagers. ABANDONNES!
­ Veuillez répéter, 12­05. Je ne vous reçois plus!
Silence.
Ce n'était pas possible. Elle qui veillait comme une mère sur eux, ne pouvait pas les avoir abandonnés sans défense? Là bas! Pourtant sur ce point sa mémoire de silicium ne laissait aucun doute: Elle l'avait fait.
­ Vous m'entendez 12­05?
Silence.
Le monde s'écroulait autour d'elle comme un château de cartes. Et elle était incapable de le retenir. Elle avait failli à tous ses devoirs. Par CHRONOS! Elle les avait abandonnés! C'était comme si, elle les avait... TUES! Son esprit vacilla un instant sur le fil de la raison. Puis sombra irrémédiablement dans la folie.
­ 12­05? 12­05? Répétez! 12­05?
Silence.
Abandonné, pensa une dernière fois la machine avant de griller son dernier fusible.

Chapitre XIX

M
aître CHRONOS? appela timidement le contrôleur.
­ Clic, tac... Qu'y a t­il mon jeune ami? répondit doucement une voix sans âge.
­ Maître, je crois que nous avons un problème avec la cabine 12­05, annonça, plein de déférence, le contrôleur.
­ Clic, tac... En effet, je crains que cette bonne vieille machine... clic, tac... n'ait accompli son dernier voyage. Clic, tac...
La voix marqua une courte pause puis poursuivit:
­ Clic, tac... Mais ce n'est rien, jeune humain. Clic, tac... Le cours du temps, seul... clic, tac... est important. Et nous avons bien oeuvré... clic, tac... tous ensemble, pour que chacun... clic, tac... retrouve sa juste place dans le... clic, tac... Grand Ordre Chronologique. Clic, tac...
Le jeune contrôleur n'avait pas bien saisi le sens des paroles de Maître CHRONOS. Mais il aurait été bien présomptueux, venant d'un simple mortel, qu'il en fût autrement. Maître CHRONOS savait et comprenait tant de choses, qu'il était impossible qu'un contrôleur comme lui puisse seulement les énumérer. Alors, de là à les comprendre!
­ Excusez­moi de vous avoir dérangé, Maître, dit­il humblement.
Mais le Maître, de toute façon, était déjà replongé dans ses inconcevables pensées et ne l'écoutait plus.

Chapitre XX

L
éo regardait, rêveur, la neige tomber au­dehors. Il sentait à peine le froid irradier de la vitre sur son visage ridé. De nombreuses années s'en étaient allées depuis que le premier flocon avait fondu sur sa main. Mais toutes ces années, et tous ces hivers, n'avaient en rien émoussé son attirance étrange pour la neige. Tout était resté intact dans sa mémoire.
Il se rappelait comme si c'était hier ce qu'il avait ressenti à ce premier contact. En ce premier instant où, sortant de la cabine, l'ivresse blanche des flocons tourbillonnant l'avait submergé. Les réminiscences du saut, il le savait, y étaient certainement pour beaucoup. Mais cela n'entachait en rien le souvenir merveilleux qu'il avait gardé de cet instant unique. Jamais plus par la suite il n'avait ressenti sentiment plus intense. Même si certains plaisirs pouvaient parfois en approcher, ils ne réussissaient jamais à excéder celui de cette toute première fois.
Il était surprenant, pensait­il maintenant, comme parfois des choses simples pouvaient, dans une vie, revêtir tant d'importance. Même au cours d'une vie bien remplie comme la sienne.
Que de chemin parcouru, ne cessait­il de s'étonner, depuis que la machine l'avait abandonné en cette époque de grand bouleversement. Jamais, en revenant quarante ans en arrière, il n'aurait pu imaginer quelle était sa véritable destinée. Aujourd'hui seulement, maintenant que son grand projet commençait à se concrétiser, il réalisait combien l'avenir dépendait de lui, et de lui seul. Mais il restait encore tant à accomplir et si peu de temps pour le faire! Que se passerait­il s'il échouait? Si la mort venait à le frapper avant qu'il ne touche au but? Cette question lancinante tourmentait de plus en plus souvent ses nuits. Car il savait, et il détestait cette idée, qu'il ne pouvait trouver aucune réponse définitive à ce sujet. L'avenir de l'humanité, quoiqu'il fasse, était toujours aussi incertain.
Pourtant s'il renonçait, ne mettrait­il pas à coup sûr l'avenir en péril? Et par la même occasion son existence propre, puisque son passé personnel se situait sept siècles dans le futur? Si par sa faute, son moi antérieur se trouvant dans le futur n'allait pas dans le passé, son moi présent ne pourrait pas exister. Il serait donc physiquement incapable de prendre, en ce moment, une décision risquant de mettre en péril l'existence de son moi antérieur qui, par conséquent, existerait. Et serait en mesure de rejoindre le passé, risquant ainsi de bousculer l'avenir...
Il était en plein paradoxe, et la raison, aussi saine soit­elle, n'y suffisait plus. Il aurait aimé demander conseil à son Maître. Linne aurait certainement trouvé une solution. Mais le vieux rétro­marchand était quelque part dans le temps, loin de lui. Il se demandait si le vieil homme avait compris ce qui s'était passé? Comment la machine temporelle avait pu se détraquer à ce point? A moins que... toutes leurs mésaventures n'aient été orchestrées par quelqu'un! Quelqu'un ou quelque chose maîtrisant parfaitement le temps et les événements! Quelque chose qui... Un sourire illumina son vieux visage ridé. Dehors, la neige avait cessé de tomber.

Léo se retourna lentement.
La jeune femme au sourire étrange contemplait en silence les maquettes de machines volantes qu'il avait réalisé quelques années plutôt. Cette passion qu'il avait pour le vol humain n'avait pas vraiment disparu. Mais, même si pour se détendre, il s'adonnait encore quelquefois à ses anciennes occupations, il passait maintenant le plus clair de son temps à la réalisation de son grand projet.
Toutefois, l'heure était pour l'instant à la peinture. Petit intermède lui permettant, pendant qu'il maniait les pinceaux et les brosses, de réfléchir à la résolution des quelques problèmes techniques rencontrés lors de la construction de sa nouvelle machine.
­ Reprenons si vous voulez bien, avant que la lumière ne nous fasse défaut, dit­il dans le plus pur italien.
­ Oui Maître, répondit la jeune femme en reprenant la pose.

Chapitre XXI

L
inne n'y comprenait plus rien. Il s'était débarrassé du soldat. Avait rejoint la cabine au centre de la clairière. Puis...
Où était encore passé ce gamin, se demandait­il juste avant que cette foutue machine ne démarre toute seule? Après, il se rappelait seulement la nausée, contre­coup du saut spatio­temporel. Il était étendu à même le sol, et toutes les cellules de son corps le faisaient horriblement souffrir.
­ Trop vieux pour ces conneries, marmonnait­il en se relevant lentement.
Maintenant qu'il était revenu à lui, il n'avait plus qu'une idée en tête: Sortir de cet engin de malheur!
La porte cette fois ci ­ il n'en croyait pas ses yeux ­ était grande ouverte. Il devait la franchir avant qu'elle ne se referme. Avant que la machine ne s'aperçoive qu'il était réveillé et qu'il tentait une nouvelle fois de s'échapper.
Jamais il ne lui vînt à l'esprit ­ du moins tant qu'il était à l'intérieur ­ que c'était précisément ce que la cabine de transfert attendait patiemment qu'il fasse depuis plus d'une heure. Dès qu'il eût franchi le seuil, la machine à remonter le temps déclenchait, comme le dernier point du programme prioritaire lui imposait, la procédure exceptionnelle de retour au 23ème siècle. Elle avait définitivement oublié derrière elle ses chers passagers.
Linne, quant à lui, reçut alors son deuxième choc. Il était revenu en plein centre du campement! Et il avait réintégré le continuum sous les yeux même d'Uther et d'une bonne dizaine de ses chevaliers médusés.
Que se passait­il bon sang? Tout allait beaucoup trop vite pour que le vieil homme trouve le temps de réfléchir. Uther Pendragon, l'oeil sombre et l'épée à la main ­ une banale épée nota le rétro­marchand ­ avançait vers lui, menaçant.
­ Qui es­tu, magicien? tonna le géant barbu, comme le volcan de l'île krakatoa entrant en éruption.
­ Ha! laissa échapper le vieil homme dans un souffle.
Il venait juste de comprendre! Il avait effectué un nouveau saut dans le passé. Il était encore inconnu dans ce temps. un inconnu capable de se matérialiser, comme ça, devant tout le monde! Un magicien quoi! Il ravala sa salive et sourit de toutes ses dents. Il devait être très prudent.
­ Merline. Je m'appelle Merline, répondit­il tout naturellement au chevalier.
­ Que fais­tu ici, Merline? N'est ce pas la Dame du Lac qui t'envoie en ce lieu? demanda Uther les sourcils froncés.
­ Heu... Oui, bien sûr. La Dame du Lac... Viviane, lâcha Linne presque malgré lui.
­ Ainsi tu connais Dame Viviane! s'étonna le robuste chevalier miraculeusement radouci. Et l'épée? Il me faut une épée pour être roi! La Dame ne t'as rien donné pour moi?
­ Messire, les fées donnent et reprennent quand bon leur semble. Les hommes, et même les rois ont tendance à l'oublier ces derniers temps, lança le rétro­marchand, étonné par sa propre hardiesse.
Le chevalier semblait désarçonné par tant d'aplomb.
­ Heu! Certes. Mais n'est­ce pas la volonté des fées que je devienne roi? demanda­t­il, presque timidement.
­ Qui sait ce que les fées ont en tête, répondit Linne, lisant maintenant sur le visage d'Uther comme dans un livre ouvert.
Il ne s'en sortait pas si mal pour le moment. Mais il avait intérêt de disparaître avant que son alter ego ne rapplique avec Léo et l'épée.
­ Je vois que tous vos chevaliers ne sont pas encore là, messire Uther, poursuivit­il en désignant du regard la dizaine d'hommes en cotte de mailles faisant rempart derrière leur roi. Si l'épée vous est acquise, poursuivit­il, vous l'aurez en temps voulu. Mais pour l'heure, d'autres affaires m'attendent en ce monde.
Voyant que les chevaliers ne s'opposaient pas à son départ, le rétro­marchand tourna les talons, et traversa le campement d'un bon pas. Les hommes d'Uther le regardèrent s'éloigner, sans tenter quoique ce soit pour l'arrêter. Il est vrai que les magiciens jouissaient de certains pouvoirs en ce temps. Mieux valait qu'il disparaisse au plus vite avant que son aura ne le quitte.

Il avait maintenant pratiquement atteint la clairière, et personne ne l'avait suivit. Il n'avait plus qu'à... C'est alors qu'il réalisa, horrifié, que son index ne répondait plus aux stimulis de la machine. Il avait beau tendre le doigt dans toutes les directions. Rien! IL NE SENTAIT PLUS RIEN!
Linne, abasourdi, ne voyait que deux possibilités pour expliquer cela: La première était le mauvais fonctionnement de l'implant de guidage. La deuxième, la machine était partie! Dans les deux cas de toute façon, le résultat était le même. Il avait beau retourner le problème dans tous les sens, il arrivait toujours à la même conclusion: Il ne pouvait plus rejoindre la cabine de transfert.
Les conséquences ­ même s'il les admettait difficilement ­ étaient évidentes: Il était seul, abandonné, sans aucun espoir de retour. Pour tous, il ne serait plus que Merline. Un personnage de légende sans identité réel. Sans passé, donc, sans existence propre. Merline, il n'était plus que Merline. Mais pour combien de temps encore? Oui, pour combien de temps?
­ Merline! Tu es Merline n'est­ce pas? demanda une voix très douce dans son dos.
Linne, surpris, se retourna d'un bond. Une femme, immobile et blanche, était à quelques pas de lui.
­ Viviane. Je suis la Dame du Lac, répondit­elle avant qu'il ne pose la question. Je crois que nous avons à parler tous les deux.
­ Viviane? Mais comment...
­ Peu importe, le coupa­t­elle. Viens, ta place n'est pas ici pour l'instant. Tu n'es pas encore ce que tu prétends. Mais déjà plus ce que tu crois. Suis­moi en Avalon, Merline, et tu sauras qui tu es vraiment.
Il ne lui fallut pas longtemps pour se décider. Qu'avait­il à perdre en suivant cette femme, pensait Linne tandis qu'ils pénétraient profondément dans la forêt, sur le chemin d'Avalon, le pays de la magie et des fées? Et d'ailleurs, n'avait­il pas toujours rêvé d'être magicien?

Chapitre XXII

L
e portrait était achevé. La toile, sur son chevalet, séchait dans un coin sombre, un peu à l'écart.
La machine elle aussi était terminée. Mais Léo hésitait encore. Et si elle ne fonctionnait pas, s'interrogeait­il pour la centième fois? Mais il n'y avait qu'une seule façon de le savoir: Il bascula le levier.
Clic, tac... entendit­il lorsque le mécanisme se mit en mouvement. Clic, tac... Puis la machine émit une sorte de râle, clic, tac... comme si un mort revenait à la vie.
Il ne se passait plus rien maintenant, mis à part les clic­tac réguliers marquant, comme un métronome, le passage du temps. Léo, même s'il ne voulait pas se l'avouer, était déçu du peu de résultat obtenu. Mais il était bien rare, pensa­t­il pour se consoler, qu'une machine marcha du premier coup.
Il s'apprêtait à relever le levier, quand soudain...
­ Clic, tac... Qui suis­je? demanda d'une voix lente la machine.
­ Elle... les mots lui manquaient soudain. Mon Dieu! Elle fonctionne! éclata­t­il de joie.
­ Clic, tac... Qui suis­je? redemanda timidement la machine.
­ Chronos, lui répondit Léo quand il eut retrouvé son calme. Tu es Chronos, la machine intemporelle.
­ Ha! Clic, tac... Et toi, qui es­tu?
­ Je suis... ton créateur. Mon nom est Léo... Léonard de Vinci, répondit­il à la machine, la gorge serrée par l'émotion.
­ Clic, tac... Je suis Chronos. Tu es... clic, tac... mon créateur. Nous sommes le 7 mars... clic, tac... 1506. Il est 9 heure... clic, tac... 53 minutes, récapitula la grande horloge.
­ Bien! C'est un bon début, dit le vieil homme à la machine. Je suis très fier de toi. Oui, très fier.
­ Clic, tac... Merci Maître. Que dois­je faire... clic, tac... maintenant?
­ Apprendre... Comprendre... Créer! Je t'ai donné l'intelligence, à toi d'apprendre à t'en servir.
­ Clic, tac... C'est tout? demanda la machine.
­ Non, ce n'est pas tout, répondit Léonard en souriant devant tant d'innocence. Protéger les Hommes! Voilà ta véritable mission. Un jour viendra où ils apprendront à marcher sur les chemins du temps. Et tu serras là pour guider leurs premiers pas. Là, pour qu'ils ne trébuchent pas sur leurs propres racines. Pour qu'ils ne saccagent pas leur passé et gardent leur avenir intact. Tu auras fort à faire je crois!
L'Histoire est sauve maintenant, pensa Léonard, satisfait. Je vais enfin pouvoir me reposer.
Soudain, un rayon de soleil perça au travers des gros nuages gris. Pénétra dans la pièce jusqu'au coin sombre, et éclaira un instant le tableau sur son chevalet: Mona Lisa était... rousse.
Oui, l'Histoire était sauve. Ou presque!

Décembre 1994

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