|
ESCAPADE
Une nouvelle Fantastique de Thierry LEGAGNEUR |
L
e ciel était noir, sans étoile, sans lune. L'air, récemment épuré par la pluie, avait retrouvé pour un temps sa fraîcheur originelle.
Quelques gouttes d'eau, stoppées momentanément dans leur chute sauvage par des obstacles dressés, poursuivaient à contretemps leur voyage vers le sol, suintant et glougloutant, canalisées, apprivoisées, s'écoulant sagement dans les gouttières, les longs tuyaux de zinc, vers les abîmes noirs, les égouts de la cité.
La ville était déserte à cette heure de la nuit. Seules quelques fenêtres éclairées semblaient jeter un regard aveugle sur la rue. De rares autos, luisantes d'humidité aux pieds des réverbères, stationnaient, abandonnées le long des trottoirs jonchés de poubelles, de cartons et de sacs plastiques. Les flaques miroirs, reflétant la lumière inversée des réverbères, soulignaient les irrégularités de la chaussée.
Tout était calme, tranquille et silencieux, si ce n'était cette voix lointaine marmonnant des paroles incompréhensibles, monologuant, pestant contre la pluie, les autos et les réverbères, prenant à témoin la cité endormie. Le bruit des pas lourds et irréguliers escortait la voix rauque qui s'approchait, bousculant les poubelles, renversant les cartons, invectivant les sacs plastiques abandonnés sur son passage.
La voix était toute proche maintenant, elle chantait un refrain populaire, bribe de « chanson à boire ».
Une chaussure à demi éventrée, orpheline de lacet, plongea dans une flaque d'eau, éclaboussant l'asphalte du trottoir à demiséché, brouillant l'image inversée d'une roue et d'une aile d'auto. Une seconde chaussure vint bientôt la rejoindre, suivie d'un juron lancé par la voix. Le bas trempé d'un pantalon sale, à l'ourlet décousu, dégoulinait sur les chaussures. Une vieille ceinture de sky craquelé enserrait le pantalon trop large autour d'une taille à demicachée par un imperméable miteux. L'ombre d'un chapeau de feutre déformé masquait le visage penché sur les chaussures.
L'homme resta dans cette position, le corps droit, la tête penchée vers le bas, les bras tombants, l'ensemble animé d'un léger balancement d'avant en arrière tel un marin sur le pont d'un navire imaginaire.
Le temps s'éternisait, marqué au ralenti par le métronome humain.
On aurait presque pu croire que l'homme s'était endormi, mais il grogna de nouveau et releva la tête. Il approcha d'un pas traînant du réverbère le plus proche et jeta un bras, comme une amarre, autour du métal rouillé pour stopper l'inertie de son corps. Il resta arrimé ainsi un moment à ce quai providentiel, puis, de son autre bras, déboutonna sa braguette et soulagea sa vessie dans un soupir liquide.
Allégé et ragaillardi, il repartit, reprenant un instant de sa voix désaccordée le refrain de la chanson. Mais il s'arrêta très vite une nouvelle fois, laissant mourir les échos jumelés de ses pas et de sa voix. Il plongea une main crasseuse au fond d'une des grandes poches de son imperméable et en ressortit, un éclair dans le regard, une bouteille déjà bien entamée au liquide ambré et clapotant. Le mouvement rapide et précis de gestes maintes fois accomplis, il porta la bouteille à hauteur de sa bouche, arracha d'un coup sec le bouchon de liège de ses dents cariées, le cracha au fond de son autre main et, portant le goulot à ses lèvres desséchées, siffla d'un trait une bonne rasade.
Arrachant enfin la bouteille à sa bouche, il fit claquer de satisfaction sa langue contre son palais tout en faisant glisser précautionneusement le récipient de verre vers sa poche.
Il repartit enfin, titubant un peu plus, n'essayant même pas d'éviter les flaques d'eau, dont les éclaboussures soulevées par les chaussures imprégnèrent davantage le bas déjà détrempé de son pantalon.
Le vagabond noctambule poursuivit son chemin dans la rue déserte et sombre, accompagnant de ses pas traînants le son faiblissant de la chanson vers d'autres quartiers de la cité endormie.
***
Il attendait, ignorant l'impatience, ignorant le temps.
Il attendait, tapi sous un tas de cartons mouillés par la pluie.
Immobile, le regard fixe, il pouvait, par le trou d'où il s'était glissé, embrasser d'un seul regard toute la longueur de la ruelle.
Tout était figé et silencieux: Inerte.
Au cours de son attente, il avait vu disparaître les légions de points scintillants, ne laissant audessus de lui et de son abri qu'une voûte noire, pleine de mystère. Puis l'eau était tombée en grosses gouttes tambourinantes, imprégnant les couches supérieures de son gîte de carton.
Lorsque les percussions liquides eurent cessé et que le silence et le calme revinrent, la ruelle avait changé. Le contraste accru par l'humidité, entre les ombres, d'un noir impénétrable, et la lumière d'un éclat métallique, l'avait transformée.
Puis la transformation prit une toute autre direction lorsque la voûte céleste s'éclaircit doucement. Les ombres s'étirèrent longuement dans une même direction. Les petits luminaires au sommet de leur mât s'éteignirent. La lumière du jour apparut.
A cet instant il sut qu'il devrait bientôt s'en aller, sortir du trou pour rejoindre sa place avant l'Eveil. Pourtant quelque chose le retenait encore. Quelque chose de puissant. Celle la même qui l'avait conduit jusqu'ici en pleine nuit, qui l'avait poussé à se tapir sous un tas de cartons et l'y avait maintenu dans l'immobilité la plus totale tout au long de la nuit, non pas comme un animal apeuré, mais comme un prédateur féroce.
Il sentait pourtant que la force de la chose diminuait doucement avec l'arrivée du jour. Bientôt il pourrait s'en libérer et sortir pour reprendre sa place.
Bientôt, il le fallait avant l'Eveil...
***
Le jour venait tout juste de se lever. La nuit rivalisait encore pour quelques instants avec la faible lumière de l'aube. Les réverbères étaient éteints depuis peu.
Une masse noire, informe, gisait dans l'encoignure sombre d'un porche. Une chaussure sans lacet, un chapeau de feutre, un imperméable, le vagabond recroquevillé ronflait bruyamment, étranger à la fraîcheur du petit matin.
La cité était toujours endormie. Tout était calme, silencieux. Pourtant les ronflements s'arrêtèrent soudain. Un grognement précéda de peu une quinte de toux dont les convulsions animèrent la masse de vêtements jusque là immobile. L'homme se redressa doucement, dans un état semicomateux, marmonnant quelque chose.
Il était debout maintenant. Il se racla la gorge et cracha par terre. Il extraya de nouveau de sa grande poche sa précieuse bouteille. En vérifia le niveau en la portant à hauteur de ses yeux: Presque vide! Il s'enfila une nouvelle rasade en guise de petit déjeuner.
Réveillé, il replongea la bouteille dans sa poche et se mit lentement en marche, longeant le pied des immeubles gris.
Arrivé au coin de la rue, il tourna et disparu, s'engageant dans une étroite ruelle à peine éclairée par le jour nouveau.
***
La chose s'était presque endormie, relâchant doucement son étreinte. Il allait enfin pouvoir s'en libérer. Encore quelques instants de patience, rien de plus. Déjà il pouvait remuer un peu, se redresser dans la limite permise par l'étroitesse du trou, étendre ses membres endoloris par une trop longue immobilité. L'heure du retour avait enfin sonné.
Mais soudain, alors qu'il s'apprêtait à sortir de son gîte, une forme noire surgit du bout de la ruelle. Immédiatement il sentit l'étreinte se resserrer autour de lui, l'immobilisant irrémédiablement.
La chose s'était réveillée.
***
La ruelle où venait de s'engager le vagabond solitaire était encore plongée, malgré l'apparition du soleil matinal, dans une semiobscurité humide. Des volutes de vapeur de nature suspecte s'échappaient des plaques d'égout disjointes et luisantes, comme si derrière chacune d'elles se dissimulait quelque horrible monstre aux aguets, trahi par l'haleine fétide de sa respiration régulière.
Mais toutes ces chimères ne perturbaient en aucune façon l'esprit étroit du vagabond, dont l'imagination se perdait toujours dans les brumes soporifiques de l'alcool bon marché.
Des vagues énormes de détritus se jetant à l'assaut des murs crasseux des immeubles riverains, jonchaient toute la longueur de la ruelle. C'était d'ailleurs ces tas d'ordures, excréments de la cité, qui avaient attiré le vagabond dans ce quartier bien connu de lui.
Atteignant les flancs du premier monticule, il commença à le fouiller, retournant méthodiquement les monceaux de cartons le composant en grande partie, afin, peut être, de découvrir quelques trésors cachés dontil pourrait tirer de quoi assurer temporairement sa maigre subsistance.
La lente et inconsciente progression du vagabond le long des montagnes de détritus le rapprochait irrémédiablement de l'affût, d'où une paire d'yeux acérés suivait chacun de ses mouvements, sans que celuici s'en douta le moins du monde.
Un instant pourtant l'homme s'immobilisa, le regard braqué vers le fond de la ruelle. Ses sourcils se froncèrent légèrement, reflétant une lueur vacillante de lucidité passagère. Peut être avaitil vu l'éclat jaune des deux étincelles cruelles qui ne le quittaient plus!
Si tel était réellement le cas, il crut certainement qu'il s'agissait des yeux d'un chat, vagabond tout comme lui des petits matins brumeux, car ses sourcils retombèrent lentement, entraînant dans leur chute le regard vers le sol.
L'homme reprit ses recherches futiles, faisant un pas de plus vers sa funeste destinée.
***
La bête était en lui, et son corps lui appartenait.
Quelques instants de plus auraient suffi pourtant pour qu'il s'en libère définitivement, la repoussant au tréfonds de lui. Mais à présent il était trop tard. Elle était réveillée, et bien réveillée.
Elle s'était répandue dans son être comme un torrent furieux, qu'aucune digue, aussi solide fûtelle, n'aurait pu contenir.
Lui s'était réfugié in extremis sur un îlot de conscience, d'où il pouvait apprécier à sa juste valeur toute la puissance sauvage de la bête.
Il ne pouvait s'empêcher d'admirer, n'étant que faiblesse, sa force inébranlable, prédateur infaillible, pure énergie primitive, survivance d'un passé venant de l'abîme des temps où les forces de la nature ne souffraient alors la compromission.
La bête était l'essence même de la chasse et la proie n'avait aucune chance. Elle avançait aveuglément vers son sacrifice.
Du lointain passé, il restait peu de chose, sinon la bête elle même. La bête et le gibier, car sans lui elle n'était rien.
Même si celuici avait changé, n'était plus celui du commencement, le gibier restait le gibier, et la bête restait la bête.
Pourtant la méthode de chasse avait changé depuis l'aube des temps, s'adaptant aux nouvelles proies.
En un sens la bête elle aussi avait changé, physiquement changé. Elle était toujours aussi puissamment sauvage, et n'avait en rien restreint son efficacité, bien au contraire, mais son apparence s'était... sophistiquée à l'extrême. Elle était passé maître, si tant est qu'elle ne l'était pas avant, en l'art de se camoufler.
La proie était tout près maintenant. La bête sentait son odeur, entendait sa respiration, percevait le battement régulier de son coeur gorgé de sang, captait le flot continu et monotone de ses pensées.
Le prédateur était en symbiose parfaite avec sa proie. La mise à mort pouvait commencer.
***
Le vagabond continuait sa fouille systématique, s'obstinant en de vaines recherches. Déjà il atteignait le fond de la ruelle, soulevant les ultimes cartons.
Rien, dans l'expression de son visage, ne pouvait laisser deviner la moindre déception. Il bousculait l'ordre des couches limons d'emballages usagés comme l'aurait fait un séisme des couches géologiques.
Puis brusquement il s'arrêta.
Il resta ainsi planté, hésitant, la surprise se peignant sur son visage émacié et crasseux. Il avait aperçu dans un instant fugitif, il en était sûr, quelque chose de brillant: deux petites étincelles au milieu de ce terne chaos.
N'étaitce pas le trésor tant espéré?
Doucement il avança une main. Souleva un panneau jaunâtre de carton gaufré et humide (un de ceux qui, quelque temps plus tôt, avait subi le martèlement de la pluie), et découvrit sous l'espace ainsi dégagé un trou sombre, qu'il prit tout d'abord pour un de ces « nids à rats ». Mais n'étaitce pas d'ailleurs une de ces sales bêtes, tapie tout au fond du trou?
Il retira la main précipitamment. Ces bestioles pouvaient il l'avait entendu dire , vous lacérer la chair jusqu'à l'os d'un seul coup de dent.
Il fit volteface, reprenant la fouille quelques mètres en arrière, pour très vite revenir, brandissant telle une épée, un morceau de ce qui avait dut être en de meilleurs temps, un manche à balai.
Ainsi armé, il se pencha de nouveau vers le trou, fort d'une combativité toute neuve.
Lentement il plongea la pointe de son arme providentielle au fond du trou. Puis d'un coup sec, frappa d'estoc la bête avant de reculer très vite sur la défensive.
Rien ne se passa, pas un cri, pas l'amorce d'un mouvement. L'homme attendit un moment, indécis. Puis se décida à mener un nouvel assaut courageux contre cet obscur et immobile ennemi.
Cette fois ci il porta son coup plus longtemps, sans pour autant déclencher davantage de réaction de la part de la bête. Ce qui eut pour effet immanquable d'émousser la méfiance du vagabond qui s'approcha un peu plus près du trou.
Il tapota du bout du manche à balai le corps grisâtre qui lui parut de ce fait trop dur pour être celui d'un animal vivant.
Ses dernières craintes s'envolèrent, et disparut avec elles toute chance de survie.
***
Lorsque le toit de son abri fut arraché, il sut qu'il avait été découvert. Il ne bougea pas pour autant.
Même lorsque les coups endolorirent ses flancs, il resta aussi inerte qu'une pierre. D'ailleurs la bête n'aurait jamais permis qu'il fasse le moindre mouvement.
Pourtant la panique commençait à le submerger. Le jour était levé depuis bien trop longtemps. L'heure de l'Eveil allait sonner d'un moment à l'autre, et il n'était toujours pas rentré! Il aurait voulu courir mais...
Une main s'avançait vers lui.
***
Le vagabond était sûr d'avoir reconnu la forme grisâtre gisant au fond du trou, et un sourire béat irradiait son visage buriné par l'alcool. Déjà il tendait une main aux ongles fendillés et touchait doucement la fourrure un peu humide de la créature. Aucun doute n'était plus permis.
Il saisit le petit corps et l'extirpa de son écrin de cellulose.
Tout en le caressant précautionneusement, il le hissa à hauteur de son visage, comme remontait à sa mémoire, de brumeux et réconfortants souvenirs d'une enfance insouciante.
Il ne pouvait contenir les larmes de joie qui lui coulaient sur les joues, brouillant au passage cette réalité qui, tout au long de ces longues années ne lui avait apporté que souffrance et déchéance. Le passé surgissait dans ses yeux en éclairs joyeux, éclipsant de leur éclat la terne suite sans fin de jours froids sans soleil.
Il était heureux comme seul pouvait l'être un enfant.
Il avait retrouvé le compagnon des tout premiers temps, le complice de jeu, le confident.
Il se rappelait ses rêves d'alors: rondes de manèges perpétuelles, ballons aux mille et une couleurs, guirlandes étincelantes, paillettes, pluies de confettis, roulements de tambours, sonneries de trompettes et le monde joyeux tournoyait, l'emportant en riant dans sa folle farandole, et il riait avec lui tenant dans ses bras son seul et véritable ami, son trésor retrouvé, son...
Il poussa un hurlement de terreur, le dernier son qu'il émit en fait si l'on excepte le bruit sourd qu'il fit en heurtant le sol de la tête.
Le vagabond gisait là, sur les pavés encore humides d'une ruelle délaissée par les premiers rayons du soleil matinal.
De la poche de son imperméable miteux, dépassait le goulot brisé d'une bouteille, dont le contenu ambré achevait de se déverser, goutte à goutte sur le sol comme la vie l'avait fait, quelque temps auparavant, du corps désarticulé de l'homme.
***
Il courait. Etaitil trop tard? Il osait à peine se poser la question.
Tantôt sur quatre pattes, tantôt sur deux, il filait comme pour rattraper le temps. Mais celuici fuyait devant lui irrémédiablement, comme seul le temps perdu pouvait le faire.
Déjà les premiers appartements s'animaient d'une vie intérieure. L'heure de l'Eveil avait sonné. Il n'avait pas rejoint sa place!
Trop tard! Trop tard, ne cessaitil maintenant de se lamenter. Mais ses courtes pattes ne renonçaient pas. Elles couraient comme l'auraient fait celles d'un jouet mécanique dont on aurait libéré le ressort, tendu à craquer.
Il courait et la cité s'éveillait.
Il courait, frôlant les obstacles, calculant au plus juste sa trajectoire pour gagner quelques fractions de ce temps dontil manquait désespérément.
Arrivant au bout de la ruelle, il tourna à droite, laissant derrière lui un sillage quasi rectiligne dans la mer de détritus. Au bout de ce sillage il y avait un corps inanimé, étendu dans une flaque écarlate, tel un navire torpillé, échoué sur des hautsfonds.
Tout en courant, il se rappela ce qu'il avait vu dans le regard de l'homme juste après que celuici l'eut hissé à hauteur de son visage dans ses larges et délicates mains:
D'abord de la joie. Une joie intense et humide.
Puis de l'étonnement mêlé à la surprise lorsqu'il aperçut la bête.
Très vite alors ces émotions se transformèrent en peur, qui se mua aussitôt en terreur lorsque la bête se montra dans toute sa monstruosité.
Pourtant l'homme ne bougeait pas, comme paralysé.
Il vit la terreur grandir dans ses yeux exorbités. Il vit le visage se déformer, la bouche s'ouvrir en un rictus de souffrance. Il vit la gorge s'enfler dangereusement.
Il vit le cri!
Rouge. Tout était rouge.
L'homme était étendu sur le sol, la gorge arraché.
Le sang avait imprégné ses vêtements, les teintant de diverses nuances de rouge, allant du brun sombre au rose pastel, en passant par des tons écarlates de plus ou moins grande pureté, et achevait de se coaguler lorsqu'il réalisa que la bête avait disparu, lui laissant le contrôle de ce corps qui était en fait le sien. Il s'aperçut alors qu'il était, lui aussi, recouvert d'une couche poisseuse de même nature, donnant à son pelage, à l'origine gris, la rousseur d'un couché de soleil.
Il ne comprenait pas ce qui s'était passé. Où était la bête? Il fouilla en lui à sa recherche, mais n'y trouva rien, si ce n'est une zone obscure où il n'avait aucune envie de s'aventurer.
La bête était partie, c'était le principal. Il pouvait de nouveau se mouvoir à sa guise et...
EVEIL! Le mot le percuta avec violence, le laissant presque knockout.
Eveil, il avait oublié l'heure de l'Eveil. Que de temps perdu!
Il sauta de la poitrine de l'homme, où il n'avait pas vraiment eu conscience d'être, sur le tas de détritus le plus proche et se mit à courir, petite boule de feu, vers le bout de la ruelle.
Il courait depuis maintenant... une éternité, et approchait enfin de son but.
Il tourna une nouvelle fois à droite, encore quelques dizaines de mètres. La cité était de plus en plus bruyante, rappel permanent de son retard coupable. Une voiture même le dépassa. Il eut tout juste le temps de se dissimuler derrière une poubelle avant qu'elle n'arrive à sa hauteur.
Il avait conscience de l'augmentation désastreuse des risques, mais il devait rentrer au plus vite. Bientôt la circulation serait impossible.
Il apercevait, le narguant de l'autre côté de la chaussée, la grande porte juchée sur son perron. Derrière, il y avait sa place.
Il voulut la rejoindre et, quittant le couvert de la poubelle, bondit dans le caniveau. Il vit juste à temps une nouvelle voiture qui fonçait droit sur lui. Il fit un bond en arrière, la voiture une embardée. Puis elle s'éloigna sans ralentir.
Sans réfléchir plus avant à ce à quoi il venait d'échapper, il traversa la rue le plus vite possible et escalada la volée de marches. Il regarda rapidement autour de lui, afin de s'assurer de ne pas avoir été vu. Puis il courba le dos, et pénétra par la chatière à l'intérieur de la maison.
Une fois dans le vestibule, il ne prit même pas le temps de se remettre de ses émotions car, par la porte entrebâillée de la cuisine, qui lui dissimulait par ailleurs la pièce, il entendait des bruits métalliques d'ustensiles entrechoqués, signe d'une activité matinale qu'il aurait aimé ne pas entendre à cet instant.
Tentant sa dernière chance, il décida de passer outre cet avertissement tacite, et de gravir le grand et vieil escalier de bois menant à l'étage. Il se lança donc à l'assaut des nombreuses marches en prenant soin d'éviter de peser sur les parties de cellesci qu'il savait grinçantes.
L'ascension était longue et pénible, l'escalier n'ayant pas été construit à ses dimensions. Il espérait ne pas se faire surprendre sur ce terrain critique. Mais ses espoirs personnels, quels qu'ils fussent, risquaient d'avoir fort peu d'effet sur le cours naturel des événements.
A miparcours, il y eut un grand fracas provenant du rezdechaussée, suivit d'un éclat de voix féminine. Il se figea instantanément, désemparé, ne sachant s'il devait poursuivre normalement son escalade, monter au plus vite, quitte à faire un peu de bruit, ou bien redescendre quatre à quatre.
Quelques secondes s'écoulèrent sans qu'il se passa rien de plus. Puis, peu à peu, les sons provenant de la cuisine reprirent le rythme saccadé. A l'étage, le silence régnait, imperturbable.
Soulagé, il poursuivit son ascension méticuleuse, franchissant silencieusement, sans que rien de fâcheux arrive, les derniers degrés le séparant du sommet de l'escalier.
Sur le palier, presque à bout de forces, il aurait bien aimé s'octroyer un peu de repos. Mais il ne pouvait se permettre un tel luxe. Il devait rejoindre sa place, sans délai.
Il se mit donc en mouvement, parcourant sans bruit le long couloir bordé de multiple portes closes.
Son déplacement ne perturbait en rien le silence feutré, apanage de cet espace préservé. En ce lieu, même les bruits stridents de la cuisine semblaient lointains, assourdis par la moquette et les boiseries.
Il dépassa la première porte, puis la deuxième. Lorsqu'il arriva à la troisième, celle qu'il devait franchir pour reprendre sa place, elle s'entrouvrit doucement devant lui dans un imperceptible grincement. Il se figea, une nouvelle fois pris au dépourvu.
La porte restait ainsi, entrebâillée d'une dizaine de centimètres et rien d'autre ne se passait.
N'y tenant plus, poussé qu'il était par l'égrainement inexorable du temps, il avança la tête dans l'embrasure et se trouva nez à nez avec une boule de poil noir, hirsute et soufflante. Surpris, il recula vigoureusement et se cogna dans sa hâte au chambranle de la porte.
Puis, reprenant ses esprits, il réalisa la nature de son visàvis ébouriffé. Ce n'était que Fripouille, ce satané chat, qui avait certainement dû être tout aussi surpris que lui par cette rencontre. D'ailleurs, l'animal craintif se faufilait déjà par l'ouverture et s'enfuyait rapidement vers l'escalier où il disparut avant que lui même n'eût amorcé le moindre geste.
Après ce nouvel incident, il se demandait s'il réussirait jamais à rejoindre son but pourtant maintenant si proche.
Il ne resta pas longtemps à s'interroger de la sorte et, poussant délicatement la porte, pénétra silencieusement dans la pièce.
Celleci était sombre, de lourds rideaux opaques tombant devant l'unique fenêtre. Mais cela ne le gênait en rien car il connaissait parfaitement la topographie des lieux.
Devinant plus qu'il ne voyait les objets, il fit le tour du petit lit, contourna la maison de Barbie et atteignit enfin la petite chaise de bois blanc.
Il fit une courte pause, tendant l'oreille aux bruits lointains de la cuisine. Aucun danger ne semblait imminent. Il entreprit donc l'escalade de la chaise. Bien qu'étant relativement basse par rapport au mobilier classique, monter sur celleci lui demandait, vu sa petite taille, une certaine habileté. Dans un ultime effort il parvint à se hisser sur le plateau et s'y assit promptement, bien droit.
Il restait maintenant parfaitement immobile, soulagé.
Il avait enfin rejoint sa place.
Il y avait à peine quelques minutes qu'il avait atteint son but, reprenant son rôle diurne, quand soudain, il entendit les grincements caractéristiques des marches de l'escalier.
Un instant plus tard, une silhouette se dessinait dans l'encadrement de la porte.
***
Après avoir ramassé les morceaux de verre du saladier brisé puis achevé la préparation frénétique du petit déjeuner, la jeune femme sortit de la cuisine et se dirigea rapidement vers le vieil escalier. Quelques marches grincèrent brièvement sous ses pas pourtant légers, avant qu'elle ne foule de ses chaussons roses la moquette moelleuse du palier.
Elle traversa en un éclair le couloir et se retrouva devant la porte ouverte de la petite chambre. Là, elle s'arrêta un instant, scrutant la pénombre chargée de silence.
Sa vision s'étant sensiblement accoutumée au faible éclairement, elle avança doucement dans la pièce, et se pencha sur le petit lit.
Ma puce, réveilletoi, murmuratelle en caressant le petit corps endormi.
Les couvertures, pendant qu'elle contournait le petit lit, remuèrent un peu, dans un léger soupir. Enjambant la maison miniature, elle faillit renverser la petite chaise en bois blanc.
Arrivée près de la fenêtre, elle tira d'un coup sec les lourds rideaux qui glissèrent sur leur tringle, faisant jaillir une cataracte de lumière aveuglante dans la chambre.
Allez ma puce, debout! Tu vas encore être en retard à l'école, ditelle plus énergique.
Un petit bras rose apparût alors, poussant les couvertures.
Oh! Maman... encore cinq minutes, répondit d'une petite voix fluette, pleine de sommeil, la fillette éblouie par le soleil matinal.
La jeune femme s'assit sur le bord du lit et embrassa longuement les petites joues rondes et chaudes de son enfant.
Deux minutes, mais pas plus, lui accordatelle, attendrie. Mais tu n'oublieras pas de te brosser les dents aujourd'hui, ajoutatelle l'oeil sévère.
L'enfant faillit protester, mais voyant le regard intransigeant de sa mère, se ressaisit juste à temps.
Bon d'accord, ditelle vaincue.
La jeune femme se leva et quitta la pièce, non sans avoir rappelé en jetant un regard en arrière:
Deux minutes, pas plus!
Restée seule dans la petite chambre aux murs tapissés de clowns jongleurs et d'éléphants volants, la fillette plongea sous les draps et en ressortit aussitôt une poupée de chiffon, à l'allure défraîchie, à la main.
Et n'oublie pas de te brosser les dents, ditelle à la poupée, de sa voix qu'elle pensait la plus adulte.
Puis reprenant celle d'une petite fille:
Mais maman... je les ai déjà brossées hier, répondit la poupée.
Ya pas de mais! renchérit la voix plus grave. On se brosse les dents tous les jours pour chasser les caries qui s'y cachent. Sinon c'est le dent... le dentaire qui va les chasser avec sa roulette qui siffle, et même que ca fait pleurer.
Avec de tels arguments, la poupée n'osa plus protester et changea de sujet:
Jekyll est encore sorti pendant la nuit, ditelle d'une voix de sainte nitouche.
La fillette, assise dans son lit, se tourna vers la petite chaise, contemplant en silence l'évidence même.
L'ours Jekyll y était assis, bien droit sur son postérieur, immobile à sa place, comme s'il ne l'avait jamais quitté. Pourtant son pelage gris, normalement si soyeux, était terne, recouvert en grande partie par une substance ocre et craquelée. Ses pattes étaient crasseuses, quand elles n'étaient pas recouvertes d'une croûte épaisse de boue séchée. Jamais, de mémoire de petite fille, il n'avait été aussi sale. Et elle ne se gêna pas pour le lui faire remarquer.
Toi, tu as encore fait des bêtises! lui ditelle en agitant un index menaçant.
Honteux, l'ours ne répondit pas et resta aussi immobile qu'auparavant.
Les deux minutes sont passées, annonça la mère du rezdechaussée.
Je suis levée, mentit la fillette tout en sautant à bas du lit.
Elle y abandonna la poupée, enfila ses pantoufles et se dirigea d'un pas décidé vers la petite chaise.
Tu as besoin d'un bon bain, ditelle à la peluche.
Et dans un même élan, elle prit l'ours Jekyll sous son bras et se dirigea vers la salle de bains.
Le bon nounours, cahoté par l'enfant, ne broncha pas le moins du monde, même si, passant la porte de la petite chambre sur le chemin du bain, une étincelle jaune s'alluma un instant dans ses yeux.
Mai 1992
Vous venez de lire ce texte! Alors, n'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez à l'adresse suivante:
thierry.legagneur@virtual-media.org
Respectez les droits d'auteur.
Toute reproduction, intégrale ou partielle, par quelque procédé que ce soit, faite sans le consentement de l'auteur, est illicite.