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LES COULEURS DU JOUR
Une nouvelle Fantastique de Thierry LEGAGNEUR |
I
l y avait quelque temps déjà que le soleil s'était abîmé à l'horizon. Quelques étoiles clairsemées étincelaient dans ce que certains appellent «espace». Quelques points brillants qui ne suffisaient pour créer la moindre ombre.
Excepté ces quelques timides lucioles, tout était noir. Les cieux et le sol étaient si noirs que ce que l'on nomme horizon n'existait plus. En fait, les seules choses existant encore étaient ces quelques étoiles clairsemées, quelques minuscules erreurs dans cet ensemble de nonexistence.
Lorsque tout est noir, la couleur même perd son sens. Mais dans ce cas précis, les quelques minuscules imperfections appelées «étoiles» soulignaient de leurs points épars la noirceur de ce qui n'existait plus, laissant juste deviner comme un souvenir nostalgique d'un instant heureux à jamais perdu, le vide dû à l'absence de toute existence.
Pour celui qui avait vu le soleil disparaître, ce n'était que la nuit. Mais pour celle qui venait juste d'ouvrir les yeux, qui venait pour la première fois de voir et pour qui la nuit offrait ces minuscules étincelles scintillantes à sa vision vierge de toute expérience, c'était merveilleux.
Au début tout au moins, car au bout de quelque temps, au bout de très peu de temps même, l'ennui commençait à se faire ressentir. Tout d'abord un simple changement de luminosité d'une ou deux étoiles suffisait à le repousser loin dans l'obscure conscience. Puis très vite, ce petit bouleversement parvenait à peine à le faire oublier un instant.
La lassitude de la continuité s'installait sur la nuit.
Celui qui avait vu le soleil se coucher ne connaissait pas cet état, puisque fatigué d'avoir vu tout ce qui existait durant les heures ensoleillées, la nuit venue, il s'endormait.
Seul restait donc l'esprit solitaire et plein d'ennui de celle qui était née dans la nuit.
Le temps passait et elle restait là, les yeux fixés dans leur contemplation mélancolique, regardant les minuscules erreurs qui, comme elle étaient nées au mauvais moment.
Les étoiles se regardaient mutuellement, chacune fixant les autres, sans qu'aucune d'elles ne comprit ce qu'elles étaient.
Le temps de la nuit s'éternisait, engourdissant l'obscure conscience de l'étoile. Peu à peu sa vision se troubla, la fatigue la gagna. Elle s'endormit...
Mais déjà l'aube dardait à l'horizon ressuscité. Le noir de l'espace se dissolvait, recréant doucement les ombres, puis les formes et enfin les couleurs. Les étoiles pâlirent et disparurent.
Le soleil étant revenu, il s'éveilla comme tous les autres jours. Il était heureux, le monde était de nouveau plein de couleurs.
Il se mit vite en marche, il y avait tant de chose à voir avant que ne revienne la nuit.
Pendant ce temps, l'étoile dormait, rêvant d'un monde ou il y avait autre chose à voir que ces quelques erreurs dans la nuit. Rêvant d'un monde surmonté d'un soleil immense, un monde plein de couleur. Dans ce monde elle était heureuse. Elle se mettait vite en marche, il y avait tant de chose à voir avant que ne revienne le moment ou le soleil s'abîmerait à l'horizon. Car elle savait qu'à ce moment là de son rêve elle devrait se réveiller, et qu'en ouvrant les yeux elle ne verrait que cet espace infini, si noir. Cet espace où il n'y avait que quelques minuscules points brillants à regarder.
Mais pour le moment elle était heureuse. Il faisait jour comme tous les autres jours. Même si ces jours n'étaient que des rêves au coeur de la nuit.
Août 1985
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