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L'APPARTEMENT
Une nouvelle Fantastique de Thierry LEGAGNEUR |
U
n éclair déchira la trame du néant.
L'esprit s'éveilla un court instant, puis retomba aussitôt dans les abysses de l'inconscience.
***
La clef glissa dans la serrure et, tournant, entraîna le mécanisme. Le verrou glissa dans son logement, déverrouillant la porte.
Sa tâche accomplie, la clef ressortie sans résistance du barillet ajusté à ses mesures et rejoignit en cliquetant ses consoeurs autour de l'anneau argenté. Le trousseau, maintenant inutile, fût précipité dans le puits noir d'un sac à main où il disparût immédiatement.
Une fine main aux longs doigts fuselés enserra alors la clenche, la fît basculer. La serrure émit un déclic lorsque le pêne fut libéré. La porte s'entrouvrit. La main poussa légèrement et le battant pivota sur ses gonds.
Entrez messieurs! lança la jeune femme aux hommes lourdement chargés qui attendaient en file indienne dans la cage d'escalier un peu sombre.
Elle entra dans l'appartement et les grands gaillards y pénétrèrent à sa suite, déposant sur le sol leurs lourds fardeaux.
Un à un, meubles et cartons furent amenés et s'entassèrent au centre de la pièce. En quelques dizaines de minutes, les déménageurs avaient achevé leur tâche. Ils empochèrent le pourboire de la jeune femme et s'en allèrent plus légèrement qu'ils étaient venus.
Elle était maintenant seule dans l'appartement encombré et silencieux.
***
L'esprit reprit brusquement conscience.
Il faisait noir, d'une nuit absolue. Il percevait vaguement quelques bruits feutrés, méconnaissables. Il ne savait où il se trouvait. Il ne se rappelait rien. Pire, il réalisait avec effroi qu'il ne savait même pas qui il était!
Le temps passait et l'esprit se torturait avec des questions vierges de réponses. Pourtant peu à peu, il s'aperçut que sa mémoire n'était pas complètement vide. Il savait par exemple qu'il était un homme. Ou du moins, il pensait être un homme. Mais la définition du mot « homme », lui échappait totalement. Il se rappelait aussi qu'il existait autre chose que cette nuit insondable, mais les mots lui manquait pour exprimer une telle opposition avec le néant qui l'entourait.
Les bruits lui rappelaient quant à eux vaguement quelque chose, mais quoi? Il ne parvenait pas à se souvenir. Il tenta de les localiser et découvrit qu'ils venaient du centre de... lui même! Mais qu'étaitil au juste? La seule chose qu'il parvenait à contrôler, ou du moins à coordonner, c'était ses pensées. Et c'était ces pensées, et seulement elles, qui lui permettaient en fait d'avoir conscience d'exister.
Il pensait, donc il existait. De cela du moins il était sûr. Quant au reste!
Les bruits disparurent soudain, abandonnant l'esprit solitaire à son désespoir.
***
Les déménagements la mettaient toujours dans un état proche de la mélancolie et ce, aussi longtemps qu'elle ne parvenait à trouver ses marques dans cet environnement étranger. Aussi futelle soulagée lorsqu'un matin elle se réveilla en sachant aussitôt qu'elle se trouvait chez elle et non, comme les jours précédants, dans une chambre inconnue. Cette sensation la mit d'excellente humeur et elle put enfin réfléchir sérieusement aux transformations qu'elle se proposait d'accomplir dans sa nouvelle demeure.
Elle avait déjà entreaperçu quelques semaines auparavant, lors de sa première visite des lieux, les trésors d'architecture dissimulés par les « bricolages » malheureux des propriétaires successifs.
L'aspect bâclé de certains travaux de première nécessité ajouté au délabrement avancé de l'ensemble lui avait permis d'acquérir l'appartement pour une somme plus que modique. Aussi lui restaitil suffisamment d'argent pour la réalisation des travaux de réhabilitation qu'elle s'était persuadée de réaliser.
Son rêve était de redonner aux lieux leur caractère originel. La tâche semblait impossible à réaliser, mais au fond d'elle même elle savait qu'elle y parviendrait et que le résultat serait à la hauteur de ses ambitions. Aussi retroussatelle ses manches sans tarder.
***
Il ne savait pas exactement pourquoi, mais une étincelle d'espoir le toucha soudain.
Rien n'avait pourtant changé depuis... Il était incapable d'évaluer le temps. Les heures, les jours, les années lui étaient inconnus, toutefois il était capable d'apprécier l'enchaînement des événements.
Ainsi, depuis que les bruits avaient cessé, rien n'était arrivé, même si quelques fois il avait cru déceler de faibles sons plaintifs qui se taisaient si vite qu'il pensait que ce n'était là que le fruit de son imagination. Rien n'était arrivé, pourtant sans cause apparente, son désespoir c'était évaporé.
C'est alors que les bruits réapparurent, mais des bruits différents cette fois ci. Des bruits rythmés, plein d'entrain. Des bruits joyeux qui lui transmettaient leur bonne humeur. Il savait que quelque chose allait arriver sous peu, un changement radical, mais il ne pouvait imaginer quoi et attendait avec impatience le plus petit signe révélateur qui aurait put apparaître dans son univers restreint. Et soudain, sans prévenir, le changement se produisit...
***
Il y eut un grand craquement lorsque le plafond suspendu du séjour s'écroula. Immédiatement un énorme nuage de poussière envahit l'appartement rendant tout déplacement impossible.
Vous allez bien? interrogea une voix d'homme quelque part au coeur du nuage.
Pas de problème, répondit la jeune femme d'un endroit tout aussi indéterminé. Mais je crains d'avoir des années de ménage à faire avant d'avoir épousseté tout ça!
Je vous avais prévenue, répondit l'homme. Il y avait des siècles de poussière là dessus. Mais j'espère pour vous que le jeu en vaut la chandelle!
Ca, il va nous falloir attendre un peu pour le savoir, conclutelle pendant que les particules retombaient avec une lenteur exaspérante.
***
Il y eut un grand bruit et brutalement une lueur apparut au centre de lui même, chassant les ténèbres au fond de la mémoire altérée. Il se rappelait maintenant ce qu'était la lumière, le jour et la nuit. Il savait aussi que d'autres notions étaient associées à ces mots, mais elles lui échappaient encore. Pourtant il avait bon espoir de les redécouvrir sous peu, complétant doucement le puzzle de sa mémoire.
Les sons avaient changé eux aussi, ou plutôt la perception qu'il en avait. Ils étaient plus aigus, plus précis, comme si un filtre avait été ôté. Il devinait maintenant que les sons avaient un sens, mais il ne parvenait toujours pas à les interpréter correctement.
Doucement, il découvrit aussi qu'il y avait des ombres au coeur de la lueur, mais tout restait trop flou pour qu'il parvienne à distinguer autre chose que des formes vagues. Pourtant il s'aperçut bientôt que parfois certaines de ces ombres bougeaient. Mais n'ayant aucune notion d'espace, il ne pouvait appréhender celle de mouvements, et le déplacement de ce qu'il percevait comme des ombres le laissait dans l'expectative la plus totale.
Il resta longtemps penché sur lui même, regardant sans comprendre, bouger les ombres entre les limites étranges de son corps retrouvé.
***
Son intuition ne l'avait pas trompée. Au fur et à mesure que la poussière se redéposait sur le sol, le plafond originel, bien plus haut que celui maintenant abattu, apparaissait dans tous ses détails. Et c'était à lui seul une oeuvre d'art, aboutissement d'une époque où artisans et artistes ne formaient qu'une seule et même école.
Combien d'heures avaitil fallu pour sculpter les centaines de délicats pétales de la rosace centrale? Ce véritable plateau printanier jaillissant du plafond était souligné par l'ovale d'une corniche aux lignes d'une pureté et d'une précision, qu'elle semblait n'être que la matérialisation de l'orbite d'une planète invisible autour d'un astre fleuri. Le pourtour du plafond, audelà de la corniche de staff, était surbaissé d'une vingtaine de centimètres et venait mourir en une douce courbure contre les quatre murs ceinturant la pièce.
Bien sûr, quelques éclats de plâtre témoignaient, comme autant de cicatrices, des assauts du temps. Mais la plupart des lésions étaient dues aux suspensions maintenant inutiles du plafond abattu, et n'étaient que des petits trous bien nets. La restauration ne serait pas trop difficile, et le jeu en valait effectivement la chandelle.
L'homme, un rude gaillard quadragénaire en bleu de travail, commençait déjà à dégager les morceaux de plaques brisées et autres armatures métalliques lorsqu'elle s'arracha à la contemplation du plafond.
Personne n'aurait put la reconnaître dans son accoutrement. Elle ôta tout d'abord ses lunettes, puis son masque à poussière, et enfin le grand foulard blanc qui la faisait ressembler à un touareg et qui l'avait protégée en grande partie du nuage de poussière. Elle peigna rapidement ses courts cheveux noirs de ses doigts fins, puis, enfilant une paire de gants de cuir, elle se joignit à l'homme dans son travail de déblaiement.
Ils jetèrent les gravats dans la manche pendue à l'une des grandes fenêtres, et firent descendre par ce chemin, jusqu'à une benne à ordure, les débris du plafond ainsi qu'une bonne partie de la poussière centenaire.
Restait encore cette mince cloison à démonter afin de supprimer ce ridicule vestibule, redonnant ainsi la totalité de l'espace originel au séjour, et le tour serait joué. Elle empoigna donc la lourde masse et, donnant de grands coups, brisa les fragiles carreaux de plâtre qui déjà glissaient vers la benne quelques étages plus bas.
Un bon coup de balai élimina les derniers débris.
La pièce maintenant dégagée semblait immense.
***
Il était toujours en contemplation des ombres mouvantes, lorsque brutalement il retrouva une partie de son intégrité dont, quelques instants plutôt, il ne soupçonnait même pas être privé. Son corps semblait s'être agrandi. Son esprit sensiblement éclairci.
Les ombres étaient des êtres, cela lui semblait désormais évident. Et ces êtres communiquaient entre eux en émettant des sons.
Il essaya de comprendre leur langage. Il distinguait des syllabes, formant des mots dont la sonorité lui était familière. Mais il ne parvenait pas, malgré ses efforts, à saisir leur sens. Cela ne l'inquiétait nullement cependant, tant il était persuadé que ce n'était là que question de temps et par la même, de patience.
***
Ditesmoi monsieur Léon, pensezvous que je pourrais me resservir de cette cheminée? interrogea la jeune femme en désignant l'âtre muré, serti de marbre rose, imposant malgré tout sa majesté baroque aux murs dénudés.
Faut voir ce que cachent ces parpaings, répondit l'homme en bleus, mais vous savez, généralement ces vieux conduits de fumée sont inutilisables. Plus étanches au gaz de combustion. On a vite fait d'asphyxier un immeuble en voulant brûler quelques bûches.
Puis voyant la déception se peindre sur le joli visage, il ajouta:
Quoique...
Immédiatement une étincelle ranima les traits de la jeune femme.
Oui? fitelle pleine d'espérance.
Il y a toujours la possibilité de tuber l'intérieur du conduit. Et comme vous êtes pratiquement sous les toits, ca ne vous reviendrait pas trop cher.
Cette solution inespérée la ravit.
Et vous pourriez le faire? demanda telle à monsieur Léon.
Pas de problème je pense, réponditil, mais pendant qu'on aborde les problèmes de sécurité, avez vous regardé l'état de votre réseau électrique?
Pas vraiment, admitelle. La lumière marche. Les prises de courant fonctionnent presque toutes.
Presque toutes comme vous dites, c'est un vrai miracle que vous ne vous électrocutiez pas à chaque fois que vous manoeuvrez un interrupteur. Tout ce bazar date au moins de la préhistoire. Les isolants tombent en poussière, les fusibles sont quasi inexistants et de toute façon mal calibrés. Vous allez voir ce qui va se passer si vous branchez une machine à laver ou un four électrique. Pshiou... fitil en mimant ce qui devait être une désintégration totale de l'immeuble, voire du quartier tout entier.
Elle commençait à suspecter monsieur Léon d'exagérer un peu dans ses propos.
Et combien cette remise en état va telle me coûter? demanda telle résignée à cette dépense imprévue mais néanmoins nécessaire.
Ne vous en faites pas pour ça, on s'arrangera pour ne pas dépasser votre budget. Vous savez que j'ai une dette envers votre père. Je lui dois bien ça après tout! Au fait, vous ne deviez pas vous en débarrasser pendant que la benne est encore là? repritil, sautant du coq à l'âne, en désignant le sol du regard.
Oui, vous avez raison, acquiesçatelle.
Ils entreprirent donc de rouler le vieux linoléum dont les motifs imprimés avaient depuis longtemps disparu, effacés par l'abrasion de générations de semelles et autres serpillières. Dessous, apparurent à la lumière du jour, après maintes décennies de ténèbres, les premières lames d'un parquet venu d'une autre époque.
***
Le rideau dissimulant la scène jusque là brouillée et incolore, se déroba lentement, dévoilant décors et acteurs dans leurs plus petits détails.
Jamais il n'aurait pu imaginer que la vision pouvait être si nette, les couleurs et nuances si nombreuses. Et pourtant, il savait tout cela, avant.
Il savait le nom des couleurs: rouge, vert, jaune, brun, or. Le nom des objets: chaise, table, porte, marteau, escabeau. Le nom de la jeune femme aux cheveux noirs: Sandra.
SANDRA... Le passé, son passé, se rua vers lui comme un raz de marée, le submergeant, l'emportant, le rejetant, l'étouffant. Dix fois il crût disparaître sous la déferlante de ses souvenirs. Dix fois il refit surface, respirant à grandpeine. Ballotté, incapable de résister aux forces colossales qui s'acharnaient contre lui et qui le tiraient sans relâche vers les abîmes insondables, il se voyait perdu dans les profondeurs de l'océan de son passé. Pourtant il remontait encore, subissant les chocs successifs et ininterrompus des lames de fonds remontant le fil de son amnésie. Et chaque nouveau coup de butoir lui apportait son paquet de souvenirs remplissant les cales de sa mémoire. Des éclairs, flashback d'événements oubliés, zébraient le firmament de sa conscience. Et les coups redoublaient au rythme de son coeur emballé, tandis que s'enflait un vent de panique menaçant de le jeter à tout moment sur les récifs déchiquetés de la folie.
Il ne réalisa pas tout de suite que le calme était revenu, tant il était épuisé par la lutte acharnée qu'il venait de mener pour la survie de son esprit.
Il ne percevait maintenant qu'un léger clapotis, un doux balancement. Le soleil, il le savait très haut dans le ciel bleu, le couvrait de sa chaleur ondoyante. Il restait là, bercé doucement, les yeux clos, absorbant avidement les calories dispensées généreusement par l'astre radiant.
Lentement ses forces lui revinrent. Il sentit le flux d'énergie parcourir ses veines, traverser son corps. Il sentit le travail régulier des muscles de ses bras, tirant sur les rames, puis les repoussant. Il entendit le clapotis lorsqu'elles plongèrent dans l'eau. Le bois craquait légèrement lorsqu'il déversait l'énergie dans les rames, propulsant l'embarcation sur l'eau calme du lac.
Il ouvrit les yeux. Sandra le regardait, assise face à lui dans la barque, les cheveux noirs, toute vêtue de blanc, une ombrelle à la main. Elle semblait irradier, tant elle était auréolée de lumière, plus d'énergie que le soleil lointain.
Il la regardait, et ses yeux absorbaient l'énergie qu'il sentait se déverser comme une coulée de lave dans son coeur brûlant.
Ses bras, mûs comme par une volonté propre, continuaient le lent brassage de l'eau indifférente, emmenant la barque vers la berge d'une destinée inconnue.
Sandra lui souriait. Elle se penchait vers lui, tendant lentement une main gantée de blanc vers sa joue. Une effluve de parfum lui parvint, l'enivrant.
La main s'approchait toujours, le touchant presque. Presque... Mais alors il crut déceler un sentiment étrange, comme un appel au secours dans le sourire de la jeune femme. Le souvenir idyllique se brisa soudain.
La main s'était arrêtée comme suspendue vers un but désormais hors d'atteinte. Elle restait figée, les doigts blancs le frôlant en un contact impossible. Il aurait voulu se pencher lui aussi, réduisant ainsi au néant l'infime séparation. Mais une force implacable le maintenait, et bientôt le tirait en arrière, l'éloignant de la main immobile, du sourire, de Sandra qui n'était déjà plus qu'un point blanc, minuscule, sur le lac immense et noir.
***
La nuit était tombée sur la pièce privée temporairement d'électricité. Monsieur Léon avait promis que tout fonctionnerait le lendemain, et il tînt sa promesse.
Quelques jours plus tard, on frappa à la porte.
Oui, un instant! lança la jeune femme en posant précautionneusement le pinceau en travers du pot de peinture blanche dontelle recouvrait portes et huisseries. Puis elle alla ouvrir en tentant d'ôter les petites taches mouchetant le dessus de sa main.
Salut Sandrine, entenditelle avant de lever les yeux sur la grande jeune femme aux longs cheveux blonds qui attendait sur le seuil.
Tiens! Bonjour Claire, réponditelle un peu étonnée en découvrant l'identité de sa visiteuse. Mais ce n'est pas jeudi que tu dois venir?
Mais ma chérie, nous sommes jeudi!
Ah, je croyais...
Toi tu travailles trop, cet appart te bouffe la vie. Depuis quand n'as tu pas mis le nez dehors? interrogea Claire l'oeil inquisiteur.
Depuis... Oui, tu as raison, le temps passe si vite! Mais entre, tu ne vas pas rester sur le palier? ditelle en prenant son amie par le bras.
Ouah, super! fit celleci en découvrant le séjour transformé. Je n'aurais jamais cru que c'était possible d'en faire ça lorsque je t'ai fait visiter la première fois. Je comprends maintenant où tu passes ton temps.
Claire parcourait la pièce en tous sens, visiblement émerveillée par les lieux.
Attention, la peinture est encore fraîche, prévînt Sandrine en voyant son amie s'approcher dangereusement de la porte.
Et la cheminée, elle marche? demandatelle étonnée en découvrant les cendres encore fumantes au fond du foyer. Moi qui ai toujours rêvé d'en avoir une, ajoutatelle nostalgique.
Elle fonctionne, oui. Le problème c'est pour le bois. J'en ai tout un tas à la cave. C'est un peu laborieux à monter, quatre étages, mais c'est tout de même très agréable un bon feu de cheminée, comme au temps jadis. Il ne me manque plus qu'un confortable divan devant l'âtre, et...
Oh, arrête, tu vas me rendre jalouse.
Mais j'espère bien, répliqua Sandrine espiègle.
T'aije dit qu'un écrivain avait vécu ici? demanda Claire sur le ton de la confidence.
Non, je ne pense pas. Et qui donc, quelqu'un de célèbre?
Un certain Thomas Libe... le nom m'échappe. Il n'était pas très connu de toute façon et comme ça fait très très longtemps... Mais si tu désires savoir son nom, demande à madame Hucher, tu sais, la vieille dame du premier. C'estelle qui m'a raconté cette histoire. Il parait qu'il est mort ici, dans cette pièce.
Oh toi je te vois venir avec tes histoires macabres. Mais compte pas sur moi pour t'abandonner l'appart, je n'ai pas peur des fantômes et de toute façon je n'ai rien vu qui y ressemble depuis que j'habite ici.
Je ne disais pas ça dans cette intention, répondit Claire en faisant semblant d'être vexée, mais maintenant que tu le dis... poursuivitelle en souriant.
Tu ne devais pas partir en vacances ces jours ci? demanda Sandrine changeant volontairement de sujet.
Oui, je pars ce weekend dans le sud, un ami dont les parants possèdent une villa. Un plan sympa j'espère. Je te raconterai.
La conversation des deux amies dévia lentement vers des sujets plus anodins jusqu'à ce que Claire, regardant sa montre, ne découvre brusquement qu'elle était en retard pour un rendezvous important. Elle prit donc congé de Sandrine qui retrouva alors son pinceau, les poils durcis par la peinture séchée. Un peu de solvant remédiât à cela rapidement.
***
Il était de retour dans l'univers étrange où siégeait désormais sa conscience.
A l'extérieur il n'y avait rien. Le néant absolu.
A l'intérieur il y avait un volume d'espace, son univers. Lui était tout autour de l'espace existant, comme la coquille d'un oeuf. Un oeuf flottant dans le néant.
Lorsqu'il se penchait vers l'intérieur, c'était comme si tout ses sens tapissaient l'intérieur de la coquille. La surface concave était à la fois un oeil, une oreille, un nez. Ou plutôt une sorte d'organe multivalant sans en être vraiment un, cumulant les fonctions de vision, d'audition et d'olfaction. De ce fait sa perception était étrange: il voyait l'espace intérieur de tous côtés à la fois. Aucun angle mort ne pouvait exister. Aucune des faces d'un cube ne lui était cachée. Mais il ne pouvait pour autant voir, en regardant un peu plus loin, la coquille elle même, perdue derrière une sorte de ligne d'horizon.
Maintenant que mémoire et sens lui étaient revenus, il remarquait que son espace interne ressemblait beaucoup à une partie de l'univers qu'il connaissait avant. Il aurait même juré qu'il s'agissait d'une pièce, bien qu'il ne pût voir ni murs, ni plancher, ni plafond. Les meubles reposaient sur une surface invisible qui devait être le plancher, en une ordonnance qui lui laissait deviner la position des murs. Toutes ces surfaces, frontières de la pièce, semblaient très proche de lui, perdues dans la ligne même de l'horizon de sa vision.
Mais le plus étrange de tout, c'était de voir évoluer les habitants, passagers de son univers. Et en particulier celle qui, dans sa mémoire, ce nommait Sandra.
Elle apparaissait, tout comme les autres, toujours au même endroit, franchissant ce qui devait être une porte invisible. Elle venait très souvent dans son monde clos. Parfois pour de courts instants, d'autres pour des périodes plus longues. Elle amenait quelquefois du néant des objets remplissant un peu plus l'espace de sa pièce univers.
Il ne se lassait pas de la voir vivre sous ses yeux. En fait il se lamentait lorsqu'elle franchissait à nouveau, mais à contre sens, la porte de son monde.
La première fois qu'il l'avait vue disparaître ainsi à l'horizon, il crut qu'elle avait traversé son corps. Il retourna alors ses sens comme une chaussette, croyant la voir réapparaître à l'extérieur. Mais il n'y avait rien. Rien que le néant. Il revint vers l'intérieur: Elle avait disparu! Il hurla. Il voulait mourir. Elle réapparut quelques instants plus tard à son grand soulagement.
Les autres personnes traversant momentanément son univers lui étaient étrangères. Elles faisaient en général de brèves visites à Sandra dans ce qu'il comprit être, son appartement.
Leur langage lui étant maintenant compréhensible, en grande partie du moins, car certaines tournures ou expressions lui échappaient toujours, il pouvait suivre les conversations. Parfois il ne parvenait pas à s'empêcher d'émettre son avis, par la pensée s'entend, car il ne possédait pas de bouche pour s'exprimer. Mais personne ne lui prêtait attention. Toute communication lui était interdite. Il monologuait alors ses pensées pour tenter de se libérer, sans grand succès d'ailleurs, du poids qui pesait sur lui, de tout ce qu'il voulait dire à Sandra.
C'est en écoutant les autres, qu'il se rendit compte que tous la nommaient Sandrine.
La première fois, il crut à une erreur. Mais par la suite il dut se rendre à l'évidence: Elle avait changé de prénom.
Il ignorait ce qui l'avait poussé à le faire. Elle ne lui avait jamais dit détester l'ancien. Mais tant de choses avaient pu arriver depuis... Combien de temps s'étaitil écoulé en fait?
Une étrangère, grande, blonde, pénétra dans son monde. Sandra entra à sa suite. Elles parlaient de cheminée, (il se rappelait en posséder une jadis, comme c'était agréable le crépitement des flammes), puis d'un écrivain. Instinctivement il tendit ce qui lui servait d'oreille. Thomas Libemann! Mais c'était son nom! Il était donc chez lui. Ses idées s'embrouillaient. Pourquoi donc Sandra disaitelle ne pas le connaître? Et qu'entendait son amie par: depuis très très longtemps? La suite de la conversation, il refusa de l'entendre. Mais il n'avait pas d'oreilles à boucher, ni d'ailleurs de mains pour le faire. Et les sons pénétrèrent son esprit comme la lame d'un rasoir.
Mort! Il était mort depuis longtemps.
***
Sandrine se lova confortablement sur le divan qu'elle venait de se faire livrer, et ouvrit le livre. Devant elle, le feu crépitait joyeusement faisant danser les ombres sur le plancher lustré.
C'était un de ces vieux livres reliés de cuir, qui sentait le passé. Sur la page de garde, il y avait en petits caractères serrés une dédicace:
Pour madame Listère, fidèle gardienne, garante du
calme qui m'est tant nécessaire pour écrire.
Affectueusement, T. Libemann.
Madame Hucher la vieille dame du premier qui lui avait prêté l'ouvrage lui avait expliqué que la madame Listère de la dédicace était en fait sa grand mère maternelle, concierge de l'immeuble au temps où Thomas Libemann habitait les lieux.
Le livre était une édition originale qui n'avait été rééditée qu'une seule fois et était maintenant introuvable. C'était un recueil de nouvelles fantastiques s'intitulant:
LE CREPUSCULE DES JOURS.
Sandrine commença sa lecture, tournant une à une les pages jaunies par les années.
Elle lut la première, puis la seconde nouvelle sans que les histoires ne la captivent vraiment.
La troisième par contre l'intéressa davantage. Il s'agissait de l'histoire d'un fantôme qui, au fur et à mesure que les années passaient et que la maison qu'il devait hanter était transformée par les propriétaires successifs, se dissolvait jusqu'à disparaître dans le grand rien, sorte de cimetière pour revenants défunts.
La quatrième nouvelle, un huitsclos entre un homme, un ange et un démon, n'avait que peu d'intérêt. Du moins jusqu'à ce qu'elle remarque la description de la pièce où se déroulait le récit. Il n'y avait pas le moindre doute, la rosace centrale du plafond, la cheminée, les fenêtres, la porte, c'était la description exacte du séjour. De son séjour! Aussi futelle étonnée, et tourna malgré elle la tête vers le feu crépitant lorsque l'homme dévoila une niche secrète dissimulée derrière la plaque de cheminée en fonte, censée protéger le briquetage de la fournaise du foyer.
Elle n'avait plus qu'à s'armer de patience en attendant que le feu s'éteigne.
***
Un fantôme! Je suis devenu un fantôme. Il ne pouvait l'admettre. Pourtant cette révélation semblait expliquer parfaitement l'état dans lequel il se trouvait: désincarné dans un univers étrange. Il aurait dû depuis longtemps le deviner.
Il voyait Sandra, plongée dans la lecture de son livre. Il était si près d'elle, pourtant il ne pouvait la toucher.
Quelle ironie du sort, lui qui avait écrit cette histoire de revenants, se retrouvait pris à son propre jeu. Une citation lui revînt en mémoire:
« La nature, manquant parfois d'imagination,
puise dans nos rêves les plus fous, source d'inspiration. »
Il ne se souvenait plus qui avait écrit ce vers, mais qu'importe, le poète avait vu juste. Et maudit soit celui à l'imagination fertile.
Il comprenait maintenant ce qu'il était devenu. Les murs, le plancher, le plafond étaient son corps. « Les murs ont des oreilles » disait quelqu'un, « et bien plus » voulaitil ajouter, mais il n'avait pas de bouche pour le faire, et personne ne pouvait plus l'entendre.
***
Sandrine referma le livre. Le feu était éteint.
Elle se leva et s'approcha de l'âtre tiède. Elle distinguait vaguement, sur la plaque de cheminée fixée au fond du foyer, quelques formes moulées dans la fonte. Mais une couche de suie grasse dissimulait trop de détails pour qu'elle puisse voir nettement la décoration. Elle alla donc chercher une éponge et une cuvette d'eau savonneuse. Puis, frottant le métal noire, elle vit réapparaître progressivement la scène figée par l'artiste.
Il y avait trois personnages: un homme debout et, lui faisant face, assis dans un fauteuil, un démon. Audessus d'eux, un ange planait. Un sourire se dessina sur les traits de la jeune femme.
Elle fit pivoter les deux fiches latérales comme l'avait fait l'homme de la nouvelle. Rien ne se passa pourtant. Elle glissa alors ses doigts entre les briques noircies et le haut de la plaque, et tira fermement. La plaque de fonte, après une brève résistance, bascula en avant, soulevant dans sa chute un nuage de cendres tièdes.
Sandrine ne fut aucunement surprise en découvrant la niche secrète. Le texte et la pièce était indubitablement liés. Mais lequel avait inspiré la création de l'autre? Cela, elle ne savait le dire.
En examinant la cavité, elle remarqua qu'un astucieux système de ventilation naturelle, fait de chicanes successives, avait été conçu pour protéger le contenu de la chaleur excessive du foyer. Tout au fond, il y avait un coffre métallique dont une simple targette verrouillait la porte.
Elle hésita un instant, puis tira le verrou. La porte pivota en grinçant, exhalant en un souffle fétide l'air confiné depuis trop longtemps.
L'odeur désagréable se dissipa très vite, l'invitant ainsi à poursuivre sa découverte. Pourtant elle hésita de nouveau. L'intérieur du coffre était si noir! Mais la curiosité l'emporta, et c'est avec un peu d'anxiété qu'elle vit disparaître sa main dans l'antre de ténèbres.
Très vite ses doigts tâtonnant rencontrèrent divers objets qu'ils extirpèrent de leur sanctuaire. Tout d'abord ce fut un paquet de lettres au papier jauni, soigneusement noué d'un ruban de velours bleu. Puis un coffret de bois verni d'environ dix centimètres de côtés sur cinq de haut. Vînt enfin ce qu'elle prit tout d'abord pour un livre relié de cuir, sans aucune inscription sur la couverture, et qui se révéla être un carnet de notes manuscrites. Une dernière fouille rapide du coffre ne lui fournit rien de plus. Elle rassembla son trésor et rejoignit le divan pour un examen minutieux de sa découverte.
Sa curiosité toujours excitée, elle jeta son dévolu sur le coffret de bois au contenu encore mystérieux. Le souspesant, elle se rendit compte, un peu déçu, qu'il n'était pas très lourd et qu'aucun objet ne se déplaçait à l'intérieur. Elle le reposa sur ses genoux et leva délicatement le couvercle. La boite était entièrement remplis de boules de ouate, qu'elle s'empressa de sortir une à une.
Bientôt elle découvrit avec émerveillement un médaillon d'argent ciselé relié, par l'entremise d'un anneau, à une chaînette de quelques dizaines de centimètres.
Après avoir admiré le bijou en tous sens, elle fit jouer du bout du doigt le mécanisme de fermeture qui obéit sans broncher. Le médaillon, tel une coquille SaintJacques, s'entrouvrit brusquement. Une boucle de cheveux noirs, profitant de l'ouverture soudaine de sa prison, se glissa par la brèche et tomba sur les genoux de Sandrine. Elle l'examina brièvement, puis la mit de côté. Elle ouvrit alors en grand le bijou.
Immédiatement elle crut à une mauvaise plaisanterie. A l'intérieur du couvercle de métal précieux, il y avait... sa photo!
L'instant de surprise passé, elle regarda plus attentivement le portrait couleur sépia. Ce n'était pas elle en fait. Pourtant la ressemblance entre la jeune femme du médaillon et elle même était telle qu'on aurait pu facilement les prendre toutes deux pour des soeurs jumelles. Quelques différences existaient néanmoins.
Ainsi la jeune femme de la photographie avait les cheveux beaucoup plus longs. Noués sur le dessus, ils faisaient comme une couronne noire sur laquelle venait se poser un chapeau immaculé. Son nez quant à lui était un peu plus court. Ses lèvres paraissaient, sembletil, un tantinet plus charnues. Mais tous ces menus détails ne parvenaient pas, en fait, à effacer l'étrange malaise qui l'avait assaillie à la découverte du portrait.
La photographie datait visiblement, mais la ressemblance était troublante. Quant à l'enchaînement de circonstance qui l'avait menée à cette découverte, il dépassait de beaucoup son entendement, et n'était certainement pas que le fruit du hasard. Peut être trouveraitelle une explication dans le courrier ou le carnet de notes? Elle dénoua donc le ruban de velours et ouvrit la première lettre.
Elle était datée du 12 mars 1912, adressée à Thomas Libemann et devait, en raison de la qualité des pleins et déliés, avoir été écrite par une main maîtrisant parfaitement la plume. Sandrine, à en juger par la graphologie, estima que ce devait être l'écriture d'une femme, ce que la lecture lui confirma par la suite.
Les termes de la lettre étaient désuets et emprunts d'une certaine pudeur, toutefois Sandrine devina immédiatement que le couple était amant.
Elle eût bien un peu honte de s'immiscer ainsi dans la vie privée de ces gens, même si depuis le temps il y avait prescription. Mais au fur et à mesure qu'elle ouvrait de nouvelles lettres, ce sentiment disparût. Elle se sentait maintenant si proche de celle qui signait d'un S, qu'elle savait qu'elle aurait pu elle même écrire ce courrier dans des circonstances identiques.
Parfois les lettres faisaient réponse à celles reçues de Thomas, et ce dialogue décousu, souvent incompréhensible, ressemblait beaucoup alors à une conversation téléphonique dont on entendait qu'un seul des deux correspondants.
Les lettres s'étalaient sur une période de près d'un mois, à raison d'une tous les deux ou trois jours, et faisaient souvent allusion à l'obligation importante qui avait empêché Thomas de l'accompagner dans son voyage. Elle n'oubliait pas pour autant de commenter longuement ses découvertes: Londres l'avait fascinée.
Dans sa dernière lettre, elle annonçait qu'elle venait de rejoindre Southampton où le paquebot pour l'Amérique l'attendait.
C'était le 10 avril 1912, le navire s'appelait « Titanic ».
Sandrine comprenait maintenant pourquoi la correspondance s'arrêtait brusquement. Le paquebot n'avait jamais atteint New York. Elle se souvenait aussi les derniers mots que madame Hucher avait prononcés en lui donnant le recueil de nouvelles:
« C'est le dernier livre qu'il ait écrit avant que ce grand malheur ne le frappe. Après, il s'est laissé mourir. »
Sur le moment, la jeune femme avait pensé que le Thomas Libemann de madame Hucher était un vieillard malade qui avait renoncé à lutter pour la vie. Elle n'avait pas cherché à en savoir plus. Elle se rendait maintenant compte que c'était bien plus qu'un renoncement à la vie En fait, c'était presque un suicide. Il n'avait pas survécu à son amie plus de quelques mois. L'écrivain avait alors à peine trente ans.
Elle avait achevé la lecture du courrier et commençait à connaître un peu mieux ces personnages du passé qui avaient surgi si brusquement dans sa vie.
Il lui restait encore le carnet de notes à lire et elle se demandait quelle nouvelle surprise il pouvait recéler.
Le feuilletant brièvement, elle remarqua que la moitié des pages étaient toujours vierges et que les dernières à ne pas l'être étaient couvertes d'une écriture cursive de plus en plus illisible. Elle ouvrit le carnet au début et commença sa lecture.
Dès les premières lignes, elle réalisa qu'il s'agissait d'un roman écrit de la main même de Libemann. Un roman inachevé dont elle était certainement la première lectrice.
Elle s'installa de nouveau confortablement sur le divan, puis bâillant une ou deux fois elle reprit sa lecture.
Elle tourna quelques pages et s'endormit sans même s'en rendre compte.
Dehors une horloge sonna trois heures. La nuit était bien avancée.
***
Il était de nouveau dans la barque, sous le soleil radieux. Clapotis et craquements accompagnaient le mouvement des rames.
Le changement s'était produit brusquement, en un battement de cils. Un instant il était: coquille dotée de perceptions étranges, regardant Sandra/Sandrine s'endormir sur le divan. Celui d'après, il était: Thomas Libemann réincarné, canotant tranquillement sur le lac.
Sandra, comme auparavant était là, assise face à lui, nimbée de soleil. Pourtant elle n'était plus la même. Elle avait changé sa robe blanche contre une jupe étroite et une veste sombre. Ses cheveux étaient coupés très courts et son ombrelle avait disparut. Elle ressemblait beaucoup plus maintenant à la jeune femme étendue langoureusement sur le divan. Mais il savait que, quelle que soit son apparence présente, elle était Sandra. Sa Sandra.
Elle lui souriait et se penchait vers lui, tendant doucement une main dénudée vers sa joue. Une brise légère portait son parfum jusqu'à lui.
Brusquement il eut peur. Peur de la perdre de nouveau. Peur de cette eau noire et inhumaine qui vous arrache, dans l'indifférence l'essence de votre vie. Il l'avait perdue une fois déjà dans les eaux noires parce qu'il n'avait pas sût discerner ce qui était vraiment important. Il l'avait abandonnée, la livrant impuissante à l'eau glacée. Elle tendait la main vers lui, implorant aide, et il n'était pas là tandis que l'étau de glace l'enlaçait. Les bras noirs l'emportaient dans les abîmes insondables, et c'était une partie vitale de lui qui disparaissait.
Dans la barque Sandra lui souriait toujours. Sa main n'était plus qu'à quelques millimètres de sa joue et s'avançait encore, mais au ralenti, et de plus en plus lentement. Il voulait se pencher à son tour et réduire l'infime séparation tandis que ses bras, indépendant, ramaient dans l'eau noire du lac. Mais il ne pouvait bouger, une force colossale le maintenait immobile, serré dans un carcan d'acier pendant que l'éternité égrainait son chapelet infini.
Les doigts tendus de Sandra avançaient encore, et encore. Il sentait la sueur couler dans son dos, sur son front, sur l'arrête de son nez. Il voyait les gouttes salées se décrocher et tomber dans l'abîme éternel, et le bout des doigts de Sandra l'effleurait à peine.
Il n'était plus que rage impuissante lorsque le clapotis cessa. Son regard bascula, puis remonta, incrédule, d'un bout à l'autre des rames immobiles vers ses mains crispées douloureusement sur le bois. Et c'est alors qu'il sentit le doux contact. Une onde de chaleur envahissait déjà sa joue, son visage. Coulait sur son cou, sur sa poitrine et se déversait dans son coeur.
Quelques battements cardiaques suffirent à ranimer son corps. Ses mains lâchèrent les rames. Ses yeux cherchèrent ceux de Sandra et, les trouvant, il sentit qu'elle drainait hors de lui le grand poids qui pesait sur son âme depuis tant d'années. Ses muscles se relâchèrent alors un à un, jouissant d'un repos libérateur.
Leurs yeux ne se quittant plus, elle prit la tête de l'homme dans ses mains et, se penchant davantage vers lui, plongea, entière dans son corps, comblant les derniers vides de cet être depuis si longtemps incomplet.
L'homme enfin intègre, un léger sourire aux lèvres, le regard perdu vers l'infini, gisait seul dans la barque ballottée par les flots. Le courant l'emportait vers une berge hospitalière où des silhouettes amicales l'attendaient, sans doute pour le guider en ce pays inconnu qui était maintenant le sien.
***
Sandrine s'éveilla. C'était la première fois qu'elle s'endormait ainsi en lisant. La chaleur et le crépitement du feu dans l'âtre y étaient certainement pour beaucoup.
Elle avait fait un rêve étrange en dormant. Tous les rêves sont étranges, pourtant celuici l'était à cause de sa précision et le souvenir parfait qu'elle en avait gardé. A tel point qu'elle crut pendant quelque temps que c'était de la réalité dont elle se souvenait. Mais ce ne pouvait être vrai, c'était une histoire trop incroyable! Sandrine avait les pieds sur terre: Ce n'était qu'un rêve, forcément.
Dans son rêve il y avait un fantôme, un trésor caché dans la cheminée, des lettres, un lac, une jeune femme qui lui ressemblait parfaitement et qui était elle en fait, une barque, un médaillon, un livre... Non, pour le livre c'était réel. « LE CREPUSCULE DES JOURS » de Thomas Libemann. Elle s'était endormie en le lisant. Ou étaitce après l'avoir lu? Elle ne savait plus. Sans doute ces histoires fantastiques l'avaientelle perturbée un peu.
Elle savait que le souvenir des rêves s'étiolait au réveil. Que bientôt il ne resterait de celuici qu'un vague sentiment d'étrangeté. Elle devait prendre des notes avant que tout ne disparaisse définitivement. Que cette histoire se perde dans les limbes.
Un moment elle chercha de quoi écrire, papier, stylo. Et jeta les mots, pêlemèle sur la feuille: fantôme, lac, Thomas, barque, l'eau noire, froide, si noire, cheminée... Qui avaitil dans la cheminée, si noire, si froide? Elle ne se souvenait déjà plus. Les images s'effacaient. Ne restaient que les mots sur le papier, vides de sens, et ce sentiment de perte, de manque. Elle avait oublié son rêve.
Dans la cheminée, les dernières bûches se consumaient doucement devant la plaque de fonte au décor noirci de suie.
Tout était bien en ordre dans l'appartement, si ce n'était peut être cette boucle de cheveux noirs, tombée entre les coussins du divan.
A... Sandrine
Février 1993
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